De la déconnexion aux Jeux olympiques

C’est un peu un rêve de gamine. Devenu au fil du temps un espoir de quinqua. J’ai été sélectionnée pour le marathon des Jeux olympiques ! Le verbe « sélectionner » est bien sûr abusif, j’ai simplement eu la chance d’être tirée au sort, comme 20 024 autres participants. Mais je savoure cette bonne fortune tombée du ciel.

Qui l’eût cru ? Certainement pas moi. Je viens d’un no man’s land sportif, un long tunnel de cinquante années de sédentarité, en ayant pour seul exploit à mon actif une heure de course, parce que je n’avais pas le choix, en classe de troisième. Et puis, il y a cinq ou six ans, lassée par mon hyperconnexion et tout le stress numérique engendré par mon métier — j’avais notamment créé trois sites, autour des usages numériques, que j’alimentais et promouvais au quotidien —, j’ai envoyé balader smartphone et réseaux sociaux au sens propre : je suis partie marcher. J’ai déconnecté. Depuis, je me suis incarnée, la marche s’est accélérée, j’ai commencé à courir, de plus en plus régulièrement, sans renoncer à la randonnée, et j’ai pris goût au parfum de sueur du dossard. Sur les petits chemins autour de chez moi, sur les falaises, en forêt, sur le bitume, en ville, partout où je peux, je cours. Lentement, très lentement, trop lentement pour les puristes, mais sûrement. Je me réveille endurante, capable de partir à l’aventure pour un maratrail off autour de chez moi, pour arpenter les sentiers de montagne en mode trail, ou pour redécouvrir Paris à travers différentes épreuves (marathon en 2022, semi-marathon, 10 km, écotrail, you name it).

Quand le marathon pour tous a fait son apparition dans les médias, j’ai prêté une oreille très distraite au projet. Mon inconscient, mon passé, rien ne plaidait pour mon inclusion dans ce « pour tous ». En revanche, j’ai été séduite par le procédé imaginé pour avoir une chance de participer : une appli spécifique qui proposait de relever des défis, pouvant se transformer en dossard. Le numérique pour lutter contre la sédentarité. C’est ainsi que j’ai d’abord perçu le projet. La connexion au service du corps. Et non l’inverse. De quoi m’aérer l’esprit, moi qui conservais un rapport distancié avec mon smartphone. J’ai essayé de réaliser un maximum de défis. Le côté ludique était très motivant. Entre « Tente le record olympique ! » (cumuler 2h et 6 minutes en 2 semaines de course à pied, challenge réussi) et « On travaille son cardio ! » (réaliser 5 km en moins de 25 minutes, challenge pas réussi), mon année 2023 a été rythmée par ces petites alertes, libre à moi d’y donner suite ou pas. Mais quelle satisfaction de courir après quelque chose au sens propre, de figurer parmi des dizaines de milliers de finishers, de voir les kilomètres défiler sans (trop) y penser, d’accumuler du dénivelé en vue d’un éventuel dossard. Puis vint janvier 2024, et avec lui la fin des challenges pour avoir une chance de gagner un dossard. Après 42 défis réussis — autant que de kilomètres d’un marathon, il n’y a pas de hasard — je m’apprêtais, à regret je l’avoue, à supprimer l’appli lorsque le mail salvateur est arrivé : Laurence, tu l’as fait. Écrit en lettres capitales. Cet en-tête était incroyable. Je ne l’ai pas vraiment cru. Je n’ai pas compris tout de suite que j’avais eu la chance d’être tirée au sort, et que oui, moi la quinqua qui court lentement, j’allais pouvoir participer à cet événement historique. Il a fallu que je relise plusieurs fois cette délicieuse petite phrase : « Félicitations Laurence, tu gagnes ton dossard pour l’épreuve du 42,195km du Marathon Pour Tous Paris 2024. »

J’ai d’abord réfléchi : est-ce que je voulais vraiment me relancer sur un marathon, sur du bitume ? 42,195 kilomètres, c’est long. Très long. J’ai toujours préféré courir sur les petits chemins forestiers ou mieux encore, en montagne. Pourtant, j’avais adoré préparer le marathon de Paris en 2022 parce que j’étais entourée de copines formidables, et que c’était un projet partagé. Mais l’expérience du bitume sur 42,195 km, si elle est satisfaisante à l’arrivée, a laissé des traces. Sur mes tendons d’abord, qui ont souffert, ensuite sur mon mental, que je n’ai pas toujours trouvé à la hauteur. Alors dans l’absolu, recommencer sur route, non, mais dans ces conditions historiques : oui ! Côtoyer les Jeux, bien sûr que ça ne se refuse pas. Humer le parfum olympique me semble tellement improbable étant donné ma trajectoire… Le parcours nous emmènera de l’Hôtel de Ville jusqu’à Versailles, et retour aux Invalides, avec un départ à 21 heures, ce même parcours qu’auront emprunté le matin les « vrais » athlètes olympiques masculins (tandis que les femmes partiront le lendemain matin, pour la clôture des Jeux). Je vais pouvoir fouler le sol que la légende Kipchogé aura foulé le matin même.

Quand j’ai déconnecté il y a quelques années, je n’aurais jamais imaginé que ma vie changerait à ce point-là. J’ai pris conscience que je n’avais pas seulement une tête mais aussi un corps, et qu’il serait peut-être temps de m’y intéresser et de ne pas le laisser assis toute la journée face à un écran. En me coupant des réseaux, j’ai eu envie d’aller voir ailleurs. Pas nécessairement très loin. Mais quand même de plus en plus loin. Juste en chaussant mes baskets. Puis en accrochant des dossards, histoire de pimenter les sorties. De trail en aiguilles, j’ai musclé mon horizon, je lui ai donné de la verticalité sur les sentiers de montagne, j’ai découvert un sport à portée de lacets, abordable sans expérience préalable, où j’ai progressé au fil des années alors qu’à cinquante ans passés, rien n’était gagné. C’est un peu comme si j’avais posé le pied sur un nouveau continent, nouveau continent où je peux me réinventer, faire défiler les kilomètres plutôt que les années, me réconcilier avec mon âge. Alors définitivement, oui, ce marathon pour tous sera aussi pour moi.