Le paradoxe de la déconnexion

Après cette étrange année, faite de télétravail, de distanciel, de visios, de mails et d’écrans à n’en plus finir, il était temps de déconnecter. Mais déconnecter de quoi au final ? Parce que je ne sais pas vous, mais moi, je me sers beaucoup de mon smartphone en vacances… et pourtant je n’ai vraiment pas la tête dans les pixels. Paradoxe ?

Un (tout petit peu) peu plus près des étoiles

La tête tournée vers les sommets, assise face au mont Blanc — non loin de là où l’écrivain John Ruskin avait ses habitudes (une « pierre à Ruskin » commémore son passage et ses habitudes contemplatives à Chamonix) —, je glisse un peu de verticalité dans mes idées, pour mieux les agiter.

Idées fraîches avec vue sur les glaciers des Bossons et de Taconnaz sur le sentier de la « pierre à Ruskin ».

Car figurez-vous qu’alors que je suis en vacances, je me surprends à me servir beaucoup de mon smartphone. Je me pose donc la question : la déconnexion des esprits doit-elle obligatoirement s’accompagner d’une déconnexion totale du numérique ? En d’autres termes, faut-il complètement couper les ponts, et le Wi-Fi, avec son smartphone, pour renouer avec la tranquillité ?

On n’est pas bien là ?

Bien sûr que non. Une vie sans Internet est devenue totalement utopique. Elle est possible. Aussi possible et facile que vivre dans une grotte. Nos comportements excessifs avec les univers connectés sont problématiques, mais Internet en soi est une invention formidable.

Balmat montrant à Saussure une borne wi-fi

Je n’ai donc pas du tout remisé mon smartphone dans un tiroir, c’est peut-être même l’inverse. J’ai téléchargé l’appli Chamonix qui me fournit ma dose de météo, activités, transports ; couplée à Maps et mes applis de rando, elle me sert à organiser mes journées de piétonne au pays des grimpeurs. Je dégaine l’appareil photo, évidemment. Je dégaine aussi le pass sanitaire le cas échant (très loin de toute polémique). Et savoir que s’il se passe quoi que ce soit pendant une randonnée en montagne, je peux joindre de suite quelqu’un (à condition d’avoir du réseau, ce qui est le cas même à 3 800 mètres…) est sacrément sécurisant. Et parce que j’ai cette forme de sécurité pratique dans mon sac à dos, je me sens parfaitement déconnectée : je suis loin des urgences professionnelles, mais au plus près de mon lieu de vacances.

En toute zénitude

Parce que pour le reste, j’ai tout coupé : les alertes habituelles des applis de médias auxquels je suis abonnée, et les notifications d’où qu’elles viennent. J’ai dans la foulée également coupé le son et le vibreur. Je ne consulte mes mails qu’épisodiquement. Mes comptes sur les réseaux sont en sommeil. Et j’ai définitivement la tête hors des pixels.

Connectée, mais au paysage.

Il suffit parfois de prendre un peu de hauteur pour y voir plus clair. Les vacances sont une période propice à une réorganisation en douceur du temps. Ou plutôt des temps : priorité au temps familial, social, au temps de loisir, et cette priorité doit trouver un écho sur le smartphone. Notre téléphone doit s’adapter à nous, et non l’inverse. Pendant la période estivale, notre rapport au numérique peut n’être concentré que sur l’aspect pratique : ne prendre que ce qui nous facilite la vie, et ne surtout pas prendre la tête. Nous avons la chance d’avoir dans la poche un guide de voyage, un organisateur, un appareil photo, un traducteur, n’hésitons pas à nous y connecter… pour mieux déconnecter du reste.

La déconnexion des esprits passe par une petite dose de Wi-Fi… La solution est peut-être là : pour déconnecter, reconnectons. Mais à l’essentiel uniquement. Je vous laisse méditer, randonner, déconnecter, reconnecter, mais surtout, passer un bel été. (Et si ce n’est pas encore fait, n’oubliez pas de vous abonner à Pause marine, la newsletter pour déconnecter en randonnant ;-).

Dehors ! Ou comment éviter l’hyperconnexion

Allons voir dehors si l’herbe est plus verte.

Un an. Trois confinements. Des libertés rognées, recadrées, rabotées, rétrécies, à commencer par celle, essentielle, d’aller et venir comme bon nous semble. Un couvre-feu qui vide les rues à 19 heures. Le tout compensé par une place prépondérante accordée à nos vies connectées : on parle souvent de la surexposition des enfants au numérique, mais plus rarement de celle des adultes. Pourtant, à l’heure où Zoom et Teams ont remplacé l’open space, la salle de réunion et la machine à café ; à l’heure où l’appel en Facetime tient lieu de déjeuner du dimanche avec les grands-parents, où un entraînement Zwift remplace parfois la sortie du jour, comment gérer sa vie numérique ? Comment en tirer le meilleur parti sans se laisser déborder ? L’hyperconnexion est devenue la norme obligée. Comment reprendre la main sur nos écrans ? Comment ne pas nous laisser déborder ? Il faut explorer les pistes, dans tous les sens du terme.

Le monde est flou

Pouvoir distinguer les univers.

Le virus en forme de couronne a désarticulé plus vite que prévu ce qui restait de nos temps compartimentés. Le numérique portait en lui cette capacité à brouiller nos repères, à faire s’empiler nos temps, à les ramasser en un seul, indéfini, mêlant pro et perso. Aujourd’hui, cela porte un nom vaguement officiel, anglicisme de bureau : le blurring (de to blur, voir flou). C’est ainsi que l’on peut désormais désigner cet espace-temps passé devant nos écrans, ce grand continuum fourre-tout qui voit défiler le temps scolaire, familial, le temps de travail, le temps de jeu, de lecture, de Netflix, de shopping, d’impôts, de banque, etc. Et même le temps sportif avec des coaches en live. Tout se chevauche, sans barrière, sur une surface qui mesure environ 15 pouces et monopolise toute notre attention.

Parents, enfants, tous hyperconnectés

Il y a quelques années, je sillonnais la France pour expliquer aux parents comment éduquer leurs enfants au numérique. Beaucoup s’avouaient dépassés par les pratiques de leur progéniture et avaient besoin de décryptage. Aujourd’hui, covid oblige, adultes et enfants sont dans le même bain : celui de l’hyperconnexion, subie ou non. Les parents ont plongé dans la nouvelle vie numérique à la vitesse grand V, à coup de Zoom, Teams, ou Slack, pendant que les enfants sont eux aussi sur Zoom pour la continuité pédagogique (ou beaucoup plus aléatoirement sur le site du Cned ou Pronote). En plus de Snapchat, Tiktok et du reste. En novembre 2020, une étude Odoxa pour GAE Conseil soulignait que pour une majorité de Français, le télétravail présentait « un risque important d’hyperconnexion ». Logique. 

Flot de datas 

Ces frontières désormais fluctuantes, englouties sous le flot des datas, posent de nombreuses questions. Comment allons-nous sortir de ce grand bain numérique ? Qu’allons-nous embarquer de ces temps confinés et connectés dans « le monde d’après » ? Quel goût aura la normalité retrouvée ? L’hyperconnexion est acceptée parce qu’indispensable actuellement. Mais on le sait, l’hyperconnexion est aussi la source de nombreux maux : manque de concentration, de sommeil, problèmes de vue, de posture, etc. Et surtout : sédentarité. Le covid, ses attestations, ses confinements, son couvre-feu, son hyperconnexion, ont accentué notre sédentarité. 

Confinés, sédentaires 

À l’issue du premier confinement, Santé Publique France a mené une étude auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 personnes, de laquelle il ressort que « la moitié de la population n’a pas atteint les recommandations d’au moins 30 minutes d’activité physique par jour et un tiers a déclaré un niveau de sédentarité élevée, passant plus de 7 heures par jour en position assise. » Dans les autres pays, le constat est le même : partout où la population est confinée, la sédentarité progresse, avec le risque qu’elle s’installe dans la durée, au-delà du confinement. Et cela est particulièrement valable pour les plus jeunes, qui sont plongés pour leurs études et leurs loisirs sur un écran. Une étude publiée en juin 2020 pour l’association Assurance Prévention a mis en relief la différence avant / après confinement chez les 6 – 18 ans : avant le premier confinement, les activités sédentaires représentaient en moyenne 22,6 heures par semaine chez cette tranche d’âge. Après le confinement, leur nombre est passé à plus de 33 heures par semaine, dont plus de 20 heures pour des activités connectées.   

Clics et déclics

Mais heureusement, une prise de conscience existe. Cette situation peut en effet avoir l’effet inverse, et agir comme un déclic chez certains : je croise ainsi de plus en plus de néo-coureurs, néo-marcheurs, néo-randonneurs, néo-cyclistes, à la recherche de bien-être et de déconnexion. Mes petits sentiers habituels de randocourse, d’ordinaire plutôt sauvages, accueillent parfois des nouveaux venus. Certains chemins sont même très encombrés le dimanche. Une prise de conscience existe : trop d’écrans met à cran. La santé, physique et mentale, est un bien trop précieux pour rester enfermé. 

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est image-2-edited.png.
Des datas, et c’est le déclic ?

Dehors !

La première des clés d’une vie numérique équilibrée ouvre… la porte. Il faut l’enfoncer, cette porte ouverte, et rappeler combien prendre l’air aère la tête. Dépoussière les idées. Lave le regard. Aiguise les émotions. La liste est longue des avantages à ne plus seulement être une interface chaise/écran. Sans parler de la facilité à y parvenir : il suffit de se lever, ce que l’on peut avoir tendance à oublier quand on surfe sur Internet. Quitter son fauteuil, et aller voir dehors si l’herbe est toujours aussi verte est un bon réflexe pour ne pas se laisser cerner par son smartphone et son ordinateur. En bref, il faut troquer Whatsapp, Instagram et Google contre des baskets. Au début, cela peut ne consister qu’à arpenter son « pâté de maison », faire le tour du quartier, aller voir ailleurs si on y ets. L’essentiel est de quitter, au moins temporairement, l’environnement numérique. Certaines montres — connectées, forcément connectées —, des applis et des logiciels peuvent également être programmés pour vous rappeler à l’ordre, sur le mode « Il est temps de bouger ». Je trouve ça très pénible et intrusif, mais je conçois aussi que pris par le télétravail, on puisse avoir besoin de s’appuyer sur ce type d’injonction… 

Le corps en action

En route !

Marcher, c’est réinvestir son corps, lui redonner la priorité, très simplement et facilement. La bipédie remet la tête sur les épaules. S’évader, ne serait-ce qu’une demi-heure, de son environnement connecté, permet de se réincarner, de retrouver une place, et de ne pas être seulement des pixels sur un écran. Quand j’ai commencé à marcher, à randonner, j’ai pris conscience du (sur)poids de ma vie numérique, et de la nécessité d’une diète. J’ai choisi par instinct d’agir avec mon corps pour quitter mon téléphone. De réinvestir dans la marche une partie du temps que je passais à surfer. J’ai troqué mon ras-le-bol contre un bol d’air. Ce changement de rythme s’est fait naturellement, de manière progressive.

Lever les yeux

Et pour que l’exercice ne soit pas simplement subi (ou vécu, justement, comme une injonction supplémentaire dans un monde qui en est nourri), mais puisse se transformer en un rituel plaisir, il faut apprendre à regarder autour de soi. Marcher, c’est aussi se réapproprier son environnement. C’est exercer son regard, décrypter un paysage — quel qu’il soit, urbain, rural, montagneux… —, observer ce qui nous entoure avec un œil neuf : la flore, même si elle est bien cachée ; cet immeuble à l’architecture novatrice ; cette plaque commémorative qu’on n’avait jamais lue alors qu’on passe tous les jours devant ; cette petite impasse qu’on découvre… Notre entourage est source de lectures, parfaites pour détourner notre attention de notre vie numérique.   

Poser son regard.

Reconnexion      

En posant un pied devant l’autre, j’ai reconnecté avec l’essentiel, et déconnecté avec le superflu. C’est en passant par le corps que j’ai retrouvé mon âme, que je l’ai dépoussiérée de tous ces octets envahissants et perturbateurs. Ceux-ci sont toujours là, mais j’ai appris à les dompter et à ne plus en être dépendante. J’ai pris mes distances, au sens propre comme au sens figuré, avec le numérique. J’ai acquis certains nouveaux réflexes : je prends garde de ranger mon smartphone à table, de couper les notifications quand je suis en rendez-vous, de ne pas interrompre une conversation pour consulter un message. J’ai fait un grand ménage numérique, et j’ai désactivé tout ce qui ne me servait pas. En revanche, il ne me viendrait pas à l’idée de partir marcher sans mon smartphone : non pas pour être sûre de ne pas passer à côté d’une info essentielle, mais pour pouvoir téléphoner en cas de besoin. Ce n’est plus le smartphone qui décide pour moi, mais moi qui décide. Pour reprendre la main sur sa vie numérique, il suffit de reprendre pied. CQFD.  

Pour trouver des idées de sorties et aérer les idées, abonnez-vous à Pause marine, la newsletter gratuite qui vous emmène toutes les semaines à la découverte du littoral.

Les finisseurs : une anatomie de la Barkley

Deux livres pour découvrir l’ultra-distance de l’intérieur

C’était en 2015. Je venais de découvrir, incrédule, que des courses de plus 100 kilomètres existaient, et surtout que des gens qui semblaient en pleine possession de leurs moyens intellectuels les couraient volontairement. J’avais trouvé par hasard, chez mon libraire, une étrange BD, sobrement intitulée Les terribles et merveilleuses raisons pour lesquelles je cours de longues distances. Dans ce bouquin génial, The Oatmeal, l’auteur, raconte sa part du démon, celle qui lui fait écrire : « Je cours parce que c’est le seul moyen de faire taire le monstre qui sommeille en moi ». Ou comment courir des ultra-marathons lui a permis de prendre ses distances avec la nourriture et les relations compliquées qu’il entretient avec elle.

À l’époque, je marchais beaucoup, mais j’étais à peine capable de courir 3 kilomètres. Et encore, à condition d’avoir le vent dans le dos. Surtout, je n’avais aucune envie de courir. Depuis, les choses ont changé. Parce que depuis, j’ai compris que courir, ce n’était pas seulement mettre un pied devant l’autre en soufflant très fort. C’est beaucoup plus. C’est un mécanisme qui implique autant le physique que le mental, et qui permet de porter sur soi un autre regard. Aujourd’hui, je souffle toujours très fort, mais je vais plus loin. Et avec satisfaction.

Voilà pourquoi, quand j’ai découvert, toujours en 2015, l’existence de la Barkley, j’ai tout de suite trouvé cette épreuve fascinante. Je ne parle pas seulement du folklore qui l’entoure et qui fait partie de son charme (5 « marathons » à boucler en moins de 60 heures dans les montagnes du Tennessee, sa création suite à une évasion de prison, une inscription en forme de condoléances, une cigarette allumée pour donner le départ, entre autres bizarreries), mais surtout de ceux qui réussissent l’exploit de la finir. Depuis sa création il y a 35 ans, seuls 15, oui, q.u.i.n.z.e, participants sur les centaines qui l’ont courue, ont eu la force physique et mentale pour la terminer dans les temps. Alexis Berg, pour les photos, et Aurélien Delfosse, pour les textes, ont eu l’excellente idée d’aller à la rencontre de ces mythiques finishers, et de celui sans qui cette course n’existerait pas : Lazarus Lake, alias Laz, alias Gary Cantrell. Le résultat est formidable : dans ce livre tout simplement baptisé Les finisseurs, paru aux éditions Mons, on croise, au fil des pages, une succession d’histoires fortes. On y puisera, au final, de quoi se motiver dans la vie de tous les jours : un peu comme les poêles en Téflon sont issues de la recherche spatiale, il y a matière à enrichir notre quotidien en lisant ces finisseurs, qui ont su se débrouiller seuls, avec juste leurs baskets et leur tête, sans aucun GPS ou téléphone, ni assistance ou ravito, au milieu d’une nature hostile et en pente pas franchement douce.  

« Une bonne course aide les coureurs à trouver quelque chose en eux-mêmes, c’est un défi, une incertitude, tout cela réuni. » explique Laz dans la préface qu’il a rédigée. Alors que la course a lieu au moment même où j’écris ces lignes tranquillement installée dans mon fauteuil, j’ai une pensée particulière pour Jared Campbell, qui participe pour la 5e fois à la Barkley, après l’avoir finie trois fois, avec une classe et une humilité incroyables. Une grande pensée aussi pour les femmes engagées cette année (Go Courtney! Go Maggy!), en espérant que l’une d’entre elle puisse, pour la première fois dans l’histoire de la course, décliner finisseur au féminin. 

Edit : pas de finisseuse cette année, mais pas de finisseur non plus. La Barkley a encore gagné.

Les finisseurs, Alexis Berg & Aurélien Delfosse, éditions Mons, 39 €
Les terribles et merveilleuses raisons pour lesquelles je cours de longues distances, The Oatmeal, Marabout, 14,95 €

Pause marine, la newsletter pour déconnecter

Pause marine, l’instant détox avec vue sur mer

En ces temps de télétravail et de confinement, nous avons rarement été aussi cernés par les écrans. L’hyperconnexion nous guette, et avec elle la déconnexion avec notre environnement. Il est temps d’inverser la tendance : s’éloigner, au moins temporairement, des écrans, et se rapprocher de la nature. Une reconnexion durable. C’est ce que propose Pause marine, une nouvelle newsletter : tous les vendredis, partez en week-end dès midi en longeant la mer, en découvrant des parcours sauvages, de la côte normande à la baie de Somme, avec une vue magique. De quoi entamer une détox numérique…

Pour vous abonner, rendez-vous ici.

Une rue bientôt engloutie

C’est une adresse fantôme à l’aune du numérique : la rue du Chevington n’existe pas sur Google Maps. Une bête histoire d’orthographe. Sans le vouloir, Google a juste pris un peu d’avance : dans quelques années, peut-être mois, cette rue aura disparu, engloutie par les vagues une soixantaine de mètres plus bas. Cette petite rue, d’à peine 1 km, longe le littoral, et offre une vue magique sur la Manche. Je suis très souvent venue arpenter ce kilomètre merveilleux, qui imprègne l’âme et lave le regard. Mais c’en est fini de cet espace si inspirant, il est désormais interdit à la circulation, avant de disparaître peu à peu, par morceaux, et d’aller rejoindre l’estran.

La petite rue du Chevington, en haut, puis en bas…

Ici, le relief est sensible. Il est taillé dans la dentelle de craie. Les vagues qui battent inlassablement les flancs des falaises ont toujours le dernier mot. Leur travail de sape est implacable. Il y a quinze ans, une dizaine de maisons, dont le jardin donnait déjà sur le vide, ont été détruites par anticipation. 

À droite, on distingue encore une dizaine de maisons en bord de falaise début 2000.
À gauche, 20 ans plus tard…

Les éboulements, plus ou moins importants, se succèdent, au gré de la météo. La pluie abondante des derniers jours le laissait prévoir : un pan entier de la falaise vient de s’écrouler, faisant de la rue de Chevington le trait de côte au sens propre. Les jours de la rue sont comptés, comme le sont ceux de cette maison de vacances, qui n’est plus désormais qu’à quelques mètres du vide.

Je suis déjà nostalgique de cette rue éphémère, qui doit son nom à un naufrage, celui du Chevington, steamer qui, en mars 1896, par un jour de brouillard et de tempête, s’est échoué ici. Lors des très grandes marées, son épave est encore visible. La mer conserve tout, y compris les souvenirs engloutis de ces marches aérées, libres, avec cette impression luxueuse de faire jeu égal avec les goélands, et d’avoir le ciel, la mer, la terre pour moi toute seule. 

goéland falaise chevington randonnée

Des falaises et des chiffres

falaises normandes

D’ici 20 ans, le long des 140 kilomètres de la côte d’Albâtre, du Havre au Tréport, ce sont près de 230 hectares de falaises qui s’écrouleront, et cèderont leur place à la mer, soit l’équivalent de plus de 300 terrains de foot. Telles sont les prévisions du Cerema dans son étude sur le littoral de Seine-Maritime récemment publiée.

À marche forcée

À marche forcée

Quand on arrive en ville

La marche gagne du terrain. Non pas tant parce que de nouveaux sentiers voient le jour — même si c’est le cas —, mais parce que les urbains ont découvert, ou redécouvert, les vertus de la marche à l’aune de la crise sanitaire. C’est du moins ce qui ressort de l’Observatoire des mobilités émergentes, que viennent de publier les cabinets de conseil ObSoCo et Chronos. Ainsi, 27% des 4 500 Français sondés en octobre dernier ont déclaré marcher plus régulièrement (contre 6 % y ayant moins recours, soit un solde positif de + 21 %), et 11% utilisent plus souvent leur vélo (contre 5% qui s’en servent moins). C’est le grand retour de la mobilité de proximité, du « près de chez soi », du local, qui s’explique d’abord par une volonté d’échapper aux transports en commun (qui affichent un solde d’évolution négatif de – 10%) étant donné le contexte sanitaire. Pourtant, la marche, qui peut ainsi apparaître comme un second choix, contraint et forcé, pourrait devenir un mode de déplacement de premier choix dans un futur proche. Basique, écolo, saine, et idéale sur les petites distances au quotidien, elle a tout pour perdurer. L’essayer, c’est l’adopter : 8,1 sondés sur 10 sont satisfaits d’avoir opté pour ce mode de déplacement en ville (soit autant que les automobilistes, 8/10, satisfaits de leur voiture, et moins que les cyclistes, 7,7/10). Surtout, quand on demande aux urbains sondés quel mode de déplacement au quotidien ils vont privilégier dans les années à venir, la marche arrive en tête (et à pied aussi, on l’espère). 

La marche en ville revêt cependant des aspects différents : dans les grandes villes, ou dans les centres-villes, qui prévoient des zones piétonnes, ou des trottoirs relativement larges, ou des rues adaptées, faire un pas devant l’autre est presque naturel. Mais passer le périphérique relève parfois de l’exploit pour le piéton. Et passé le périphérique, sans parler de la France périphérique, l’automobile retrouve souvent tous ses droits au détriment du piéton, faute d’aménagements.
« On sous-estime la marche, mais la marche constitue l’une des briques essentielles de la ville durable et multimodale », relevait Sonia Lavadinho, chercheuse, dans une interview au Monde en 2018. Ne serait-ce déjà que parce que la marche est indispensable pour sortir du métro ou d’un parking.
Cet engouement pour la marche, déjà amorcé depuis quelques années, et qui a notamment donné naissance à un néologisme — la marchabilité, ou l’étude du potentiel piétonnier des villes, née il y a une vingtaine d’années sous l’impulsion de chercheurs américains — a été amplifié par la crise sanitaire. La ville, terrain de jeu outdoor comme les autres ?

Le trail de Val Cenis

ALLER PLUS HAUT

Laurence Bril, août 2020

Peut-on progresser en trail quand on a démarré la course à un âge avancé ? Retour sur une expérience. Au programme, 13 kilomètres, plus de 800 mètres de D+ et D-, et deux années d’entraînements divers et variés. 

J’ai encore en mémoire la musique d’AC/DC. C’était en août 2018, et Thunderstruck résonnait dans le sas de départ. La chanson trouvait également un écho dans ma tête : j’étais à la fois galvanisée et un peu sonnée, ou à tout le moins surprise, de me retrouver là, au milieu de tous ces traileurs, avec mon dossard accroché tant bien que mal au T-shirt. Il y a deux ans, je courais mon premier trail. C’était à Val Cenis et ça me semblait totalement improbable… Moi, la quinqua sédentaire, avec un passé sportif aussi épais qu’une chaussure minimaliste, vivant à altitude zéro au bord de la mer, je partais à l’assaut des montagnes en courant. 

Cette première course, je l’avais voulue, je l’avais préparée : elle marquait le début d’une nouvelle vie. Après des années à jouer les interfaces fauteuil / clavier, j’avais décidé de donner à mes journées de journaliste hyperconnectée un nouvel élan, avec beaucoup moins d’écrans, et beaucoup plus de grand air. À force de surfer sur le Web, j’avais fini par entendre l’appel du large. Mais en troquant Google pour des baskets, je n’avais pas idée que les petits sentiers que j’empruntais en marchant pour me changer les idées allaient se transformer en terrains de jeu formidables, et me donner peu à peu le goût de la course à pied — alors que j’avais toujours détesté ça. 

Deux ans plus tard, me voilà de nouveau à Val Cenis, prête à prendre le départ du même « trail jaune », qui représente cette année une boucle de presque 13 km et plus de 800 mètres de dénivelé. Comme en 2018. Le parcours est différent, mais l’intensité sera la même… Deux ans plus tard, je suis toujours aussi contente d’être là, fière aussi, que mon aventure sportive ne se soit pas arrêtée à la première montée. Toujours étonnée, et pourtant, je dois l’avouer : j’ai pris goût aux endorphines. Depuis mon premier trail, les kilomètres ont défilé sous les baskets : je me suis inscrite à plusieurs 10 kilomètres, à la campagne, sur route, ou en mode corrida ; j’ai découvert également le charme des trails urbains ; j’essaie de me fixer des objectifs, avec cependant toujours le même en ligne de mire : me faire plaisir. Je suis une coureuse lente, je manque cruellement de souffle même si j’essaie de m’améliorer, je finis généralement en queue de peloton, jamais dernière — c’est mon petit challenge —, mais je finis. 

J’ai découvert, pêle-mêle, les aléas du sport — une sale entorse qui m’immobilisera de longues semaines —, et ses émotions insoupçonnées : l’euphorie de passer la ligne d’arrivée, la satisfaction de braver la grisaille du dimanche matin, la joie simple des entraînements avec les copines, le soulagement quand le fartlek ou le fractionné s’arrêtent, la fierté des T-shirts finishers, l’embarras des dossards accrochés de guingois parce que j’ai oublié les épingles à nourrice ; sans oublier les départs un peu poussifs mais pleins d’espoir, le chrono qu’on guette au poignet, les encouragements des bénévoles, de la famille, des amis, du public… Et surtout, le plaisir de me dépasser, à défaut de dépasser les autres.    

C’est peut-être ça, la « trail attitude », dont le speaker vient de scander les mérites à la centaine de coureurs qui attendent impatiemment le départ dans le sas. Masque sur le visage, à bonne distance des autres coureurs, je savoure, malgré les mesures sanitaires, le bonheur de me retrouver ici, à nouveau, dans cet endroit où j’aime venir été comme hiver, avec une vue imprenable sur la Dent Parrachée. 

La veille, j’ai repéré une bonne partie du parcours. Je ne voulais pas, comme en 2018, arriver sans trop savoir où m’emmèneraient mes baskets, ni à quelle sauce mon métabolisme allait devoir fonctionner. J’ai pris des notes mentales, et j’ai essayé de me projeter. Surtout, j’ai fait le plein de photos : c’est aussi pour ça que j’aime le trail, parce que l’environnement est magnifique, parce que c’est beau, tout simplement. J’ai emmagasiné les paysages dans mon cortex, histoire de ne pas être tentée de le faire pendant la course : les montagnes sont si belles, que j’aurais eu du mal à ne pas m’arrêter pour profiter du point de vue. Il y a deux ans, j’avais « perdu » quelques minutes à sortir mon smartphone pour immortaliser mon arrivée auprès d’un lac magnifique, le lac de l’Arcelle, et j’avais regretté de ne pas profiter davantage de la beauté du lieu. J’ai voulu éviter l’écueil cette année. 

Et puis je suis une traileuse bucolique : j’aime bien faire connaissance avec les plantes que je croise au bord des chemins, ou profiter des fraises des bois.

Cette reconnaissance m’a également permis de réaliser que la pente ne me laisserait pas de répit. Je n’avais aucun doute, mais mes jambes, et surtout ma cage thoracique, ont pu mesurer à quel point mes montées d’escaliers et l’ascension des dunes de galets me seraient utiles. J’avais hésité à m’inscrire à la distance supérieure (21 km), mais le manque d’entraînement dû au confinement m’en a dissuadée, et, en prenant la mesure du parcours, je me suis félicité d’avoir été raisonnable.

« Nous allons faire le décompte tous ensemble ». J’observe les autres concurrents. Les randonneurs, dossards violets à l’arrière du peloton, partent en même temps que nous. L’ambiance est détendue, bon enfant. On n’est pas venus ici pour souffrir, ok ? Enfin si, mais non. Des jeunes, des moins jeunes, des beaucoup moins jeunes : c’est ce que j’aime dans le trail, pouvoir y croiser toutes les catégories d’âges, de tous les univers, avec des objectifs différents. Pour motiver les troupes, le speaker parle de ces concurrents qui ont commencé par la randonnée, et courent aujourd’hui le trail noir et ses 80 km. Je n’en suis pas encore là. Un jour, peut-être… Pour l’instant, je veux juste faire mieux qu’il y a deux ans. Me prouver qu’à 53 ans, à force de régularité, et surtout d’envie, on peut progresser. J’avais bouclé les 14 km de 2018 à une vitesse moyenne de 4,35 km/h, j’espère boucler les 13 km de 2020 en moins de 2h30, à plus de 5 km/h. 

« 5, 4, 3, 2, 1… » C’est parti. Comme à chaque départ, je me laisse surprendre. Je suis dans le milieu de peloton, mais ça part très vite devant. Je sais très bien que je ne peux pas suivre, mais je ne veux pas me laisser distancer tout de suite. Je suis sereine, en forme, la météo est parfaite, j’ai le sourire aux lèvres et les jambes alertes. Les sensations sont très bonnes. Premier kilomètre, première côte. Je sais que ce n’est que le début, et qu’il en reste encore 6 à grimper. Je veux garder des réserves, je passe en mode « je trottine », et je ne suis pas la seule. Comme à chaque course, je cherche dans les coureurs proches une locomotive, quelqu’un d’une allure légèrement supérieure à la mienne, à qui m’accrocher. Je repère une casaque rouge, casquette blanche, et je lui emboîte le pas. Derrière moi, un concurrent bat régulièrement le sol avec ses bâtons qui font cling cling. Je le surnommerai donc Cling Cling. Je sens que Cling Cling veut me dépasser, mais je m’accroche à Casaque Rouge, tout en respectant les 2 mètres de distance Covid.  

Je suis dans le rythme, y compris cardiaque. J’ai toujours en tête de faire au moins du 5 km/h. Pour l’instant, malgré la grimpette, je dépasse les 7 km/h. Tout va bien. J’alterne marche et course à petits pas. Cling Cling m’a dépassée, mais je me suis fait plaisir en le doublant de nouveau. Je crois qu’il n’a pas apprécié. J’ai besoin de mettre un soupçon de compétition : c’est un appétit que je me suis découvert et qui ne lasse pas de me surprendre. Je n’aime pas perdre. Bien sûr, je ne suis pas en position de gagner non plus, mais j’ai toujours mis un point d’honneur à ne jamais finir dernière, et à doubler le plus de candidats possibles. Rien de personnel. Juste un pur divertissement, au sens propre : quand je me motive ainsi, j’oublie que je n’aime pas courir. 

Troisième kilomètre : les choses se compliquent, on rentre dans le vif du sujet. J’essaie de m’accrocher à Casaque Rouge, mais mon souffle commence à manquer. J’en ai encore pour 3 kilomètres de montée, je me réserve. Je suis passée sous la barre des 5 km/h, ça ne m’affole pas, je sais que mon allure va chuter encore, mais je sais aussi que je pourrai me rattraper sur le plateau, et, je l’espère, en descente, même si je me méfie des descentes… Alors je passe en mode observation. Devant moi, beaucoup de traileurs et traileuses ont ralenti. Les premiers de cordée sont loin devant, je ne les ai même pas croisés. Derrière moi, j’aperçois pas mal de participants. Je m’étonne d’être encore si bien placée dans le peloton, avant de réaliser que des dossards violets se sont glissés parmi les jaunes : j’ai été rattrapée par les randonneurs. Ce qui me donne un petit coup de fouet. L’adrénaline joue bien son rôle, et me permet de passer, temporairement, à la vitesse supérieure. 

J’avance le dos parallèle au sol et le souffle court. C’est là qu’entrent en scène les mouches. Les satanées mouches. Elles sont partout. Elles volent de l’un à l’autre, excitées comme jamais. J’avais noté lors de mon repérage que passé 2000 mètres, elles étaient inexistantes. J’essaie d’accélérer pour m’en débarrasser mais elles semblent m’apprécier. Alors je change de tactique : je les intègre à mon film intérieur, celui que je me passe pendant chaque course pour oublier que je fais un effort intense. Je m’imagine que les mouches sont là pour m’encourager, je transforme leur insupportable « bzzzz » en « vas-y ». Je focalise sur leur bourdonnement, et j’avance sans (trop) y penser.  

J’essaie maladroitement de réguler ma respiration. Je me remémore les conseils, les lectures, les vidéos regardées pour progresser dans les montées, mais tout se mélange. Tout est confus. Des petits pas ? des grands pas ? Je ne sais plus. Donnez-moi juste un peu d’air. Greffez-moi les poumons de Kilian Jornet. 

Casaque Rouge est toujours devant moi. Elle est passée en mode marche, et son allure, sereine, a quelque chose de rassurant. J’observe sa méthode, et celle des autres coureurs. Je pose le pied bien à plat, et je fais des enjambées plus grandes, mais plus lentes. Et ça fonctionne. Je récupère un peu de souffle. J’arrive tant bien que mal à sortir la gourde de mon gilet pour boire sans m’arrêter, et je grignote une barre énergisante qui me requinque. 

Et puis, enfin, un replat « consolateur », comme le qualifiait Rodolphe Töpffer dans son Voyage autour du Mont Blanc. L’adjectif me semble à cet instant précis tellement bien choisi. Je viens de gravir 6 kilomètres, je suis à presque 2 200 mètres d’altitude, et ce que les montagnes donnent à voir et à ressentir me console largement des efforts que je viens de consentir. J’ai le souffle coupé, mais je sais pourquoi. Au bout du chemin, le ravito d’eau. Je n’ai pas soif, je décide de faire l’impasse, pour gagner quelques minutes. Je suis tellement dans l’effort que je me trompe de direction. Une gentille bénévole me renvoie sur le droit chemin. Comme par magie, je relance mes jambes, et elles répondent à l’appel. Je réactive le mode course. Je suis repartie, je cours, les sensations sont excellentes.   

Le sentier qui s’annonce et qui descend s’appelle « Le Rapide ». Je trouve d’emblée qu’il porte bien son nom. Ici, tout s’accélère : je commence à me lâcher un peu, je teste ma foulée, mes chevilles répondent bien, alors je continue en essayant de me détendre. Je m’étonne moi-même d’avoir encore suffisamment d’énergie pour courir.  

À l’amorce de la descente, un photographe, installé dans l’alpage, guette les concurrents. Je suppose qu’il ne traque que les beaux gestes techniques, les coureurs à l’aise en descente, puisqu’il range son appareil à mon passage. Je comprends et je ris intérieurement. 

Je commence à me faire dépasser par des dossards verts (21 km) et bleus (35 km) qui rejoignent le parcours, je les laisse passer en me rangeant sur le côté, et la plupart me remercient. Cette politesse dans l’effort me semble très classe. C’est une des raisons pour lesquelles j’apprécie ce sport, que je trouve, pour ce que je le fréquente, civilisé. 

Plus je descends, plus je comprends l’intérêt d’avoir une bonne vue et des bras pour équilibrer le corps. Je suis en pilote automatique, en appui sur mes cuisses. Je revois toutes ces séances video de renforcement et de gainage que j’ai suivies pendant le confinement pour compenser les sorties. Et je me dis qu’elles auront servi. 

Je ne pense qu’à une chose : poser correctement mes pieds, ne pas tomber, éviter les racines, et si possible ne pas trop me laisser distancer. J’entends un concurrent derrière moi dire à sa compagne : « reste concentrée, ne te blesse pas ». Merci cher trailer, c’était exactement ce que j’avais besoin d’entendre. 

L’arrivée approche à plus ou moins grands pas. Je cours depuis déjà plus de 2 heures. J’ai réussi à augmenter mon allure. J’ai toujours mon objectif en tête. Je cours dès que je peux, comme je peux. Et puis, enfin, ce chemin large, engageant, qui annonce le dernier kilomètre. Je commence à vraiment savourer, je me réjouis. Je n’avais pas anticipé la petite côte, celle qui tue les jambes juste avant la dernière ligne droite. Je sens que je manque totalement de « jus ». Je vois danser devant mes yeux des barres de céréales. Je crois que je n’ai pas très bien géré mon alimentation, j’aurais dû reprendre un encas avant d’entamer la descente, et je m’en veux un peu. Je vais puiser dans ce qui me reste d’énergie pour finir les derniers mètres en courant. Je m’offre même le luxe de distancer deux concurrentes.  

Je vois l’arche, j’entends le speaker, j’accélère, et enfin, j’y suis ! Je passe la ligne d’arrivée, cette ligne tant convoitée. Un peu hébétée, je souris à la photographe officielle. J’ai fini, je suis heureuse, soulagée. Je regarde ma montre : je suis dans les temps que je m’étais fixés, et même un peu mieux : j’ai couru à une moyenne de 5,35 km/h. C’est peu pour la plupart des coureurs, mais c’est beaucoup pour moi, ne serait-ce que parce que j’ai couru plus vite d’1 km/h par rapport à 2018. Cerise sur le gâteau (et privilège de l’âge) : je suis 3e de ma catégorie. J’ai rempli mon contrat, je peux savourer le goût délicieux des endorphines, et celui, tout aussi délicieux, de la victoire sur moi-même. J’ai une pensée émue pour la collégienne qui détestait tant le sport en général, et courir en particulier. Jamais elle n’aurait imaginé qu’elle finirait un trail. Et qu’elle kifferait ça.    

Épilogue

Arrivée à l’hôtel, alors que la fatigue commençait à se faire sentir, je n’ai pourtant eu qu’une idée : retrouver l’ambiance trail, courir de nouveau avec un dossard, me fixer un nouvel objectif. C’est ainsi que je me suis inscrite à l’Omaha Beach trail, et que le 29 août, j’ai couru mon premier 20 km, dans le décor magnifique et chargé d’histoire d’Omaha Beach. Désormais, le ciel est ma limite… 

Article paru dans Wider Trail Outdoor n°52

Montagnes de mer

Ce fut une belle rando. Et une belle course. Une belle rando-course. Ou rando-trail. Bref, un parcours sublime avec un délicieux mélange d’allures et de sensations, tantôt à altitude zéro, tantôt à 100 mètres au-dessus des vagues, sans aucune platitude. Des lignes droites en trompe-l’œil, des pleins, des déliés, des petits monts et des petites merveilles. En tout, 14 kilomètres, et pas moins de 650 mètres de D+/-, dans un paysage sans filtre, brut de couleurs et de lumière, où même le souffle du vent est une invitation au voyage. 14 kilomètres de liberté pure, avec du vent, du soleil, des petits sentiers, un grand GR, des vaches, et une descente à pic dans une valleuse incroyable, battue par les vents. C’est exactement pour ce genre de sorties que j’ai décidé de me lancer dans l’aventure d’un marathon sur-mesure, aux portes de chez moi… À suivre. 

À l’assaut des falaises

Il se trouve qu’au bout de ma rue (ou presque, on n’est pas à quelques kilomètres près) démarre le GR21, élu GR préféré des Français en 2019, sous vos applaudissements. À la clé, 186 kilomètres de randonnée le long des falaises de la Côte d’Albâtre, jusqu’au Havre. Je ne suis pas allée jusqu’au Havre. Pas tout de suite. Un jour viendra. Pour le moment, je me suis contentée de la portion qui me servira de terrain de jeu pour le marathon que je prépare et dont je parlerai ici bientôt. Je suis donc partie à l’assaut des falaises de bon matin, avec l’idée de m’imprégner une fois de plus de ces lieux magiques.

Et elles se méritent ces falaises : le GR21 démarre par un escalier croquignolet de 365 marches, pour mieux se propulser à hauteur de goélands. Une bonne petite mise en jambes, pour une vue qui décoiffe. 

Le temps était plein d’oxymores, à la fois lourd et léger, d’une sombre luminosité, couleur galets, gris minéral, comme si l’été susurrait : « avant l’heure, c’est pas l’heure ». J’adore cette portion du littoral, qui chemine et culmine, et en met plein la vue pour que les jambes pensent à autre chose.

C’est exactement ce qu’il s’est passé : j’ai pris mon temps et des photos, j’ai humé les paysages, j’ai foulé les herbes folles des petits sentiers, emprunté le bitume avant de le rendre, et vagabondé sur les bas-côtés. En tout, 13 kilomètres sans contrainte, juste pour le plaisir d’explorer en marchant et vice-versa.  

Une micro-aventure… à Penly

J’ai l’extrême chance d’avoir le droit à des pastilles d’iode gratuites chez mon pharmacien. J’habite en effet dans un rayon suffisamment proche d’une centrale nucléaire pour avoir ce privilège. J’ai une peur bleue, verte, noire, du nucléaire. Les images de Tchernobyl et Fukushima, sans parler de celles d’Hiroshima et Nagasaki, hantent mon esprit. Pourtant, la centrale de Penly est d’une discrétion exemplaire dans mon paysage. Si ce n’étaient ces fameuses pastilles d’iode, j’en oublierais jusqu’à son existence. Je ne vis pas tout près non plus. Mais que représentent une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau ? Rien, surtout si le vent souffle du mauvais côté. Alors, que dire des gens qui vivent dans le village ? Je suis donc allée me promener dans le village de Penly. Humer l’atmosphère. Affronter ma peur et la dominer. Spoiler : je n’ai pas croisé âme qui vive, à l’exception notable de deux chiens assez peu amènes, mais heureusement retenus dans leur hargne par un épais grillage. J’ai arpenté la rue principale du village dans un silence assez étonnant, à peine troublé par quelques caquètements de poules. Plusieurs fermes ont résisté à l’installation de la centrale. Ce qui donne à Penly — 431 penlyais au dernier recensement — une étonnante image de village-dortoir agricole. Ici, comme dans la plupart des villages français, le piéton est un intrus, malgré les trottoirs qui bordent consciencieusement les rues. On va au travail en voiture, on emmène les enfants à l’école en voiture, on fait les courses en voiture. Et pour cause : il n’y a plus ni école ni commerces dans les petits bourgs de campagne. Il faut avoir l’esprit un peu excentrique pour flâner dans les rues de Penly, j’assume.
À l’exception de ces immenses pylones à la sortie du bourg, rien ne signale la centrale, nichée dans son écrin calcaire, cent mètres plus bas. 

À vrai dire, si je n’étais pas attirée par le large et la mer, je n’aurais pas suivi mon instinct ni cette pancarte, invitation à randonner avec vue.  

J’aime tellement ce genre de perspective.

Plus tard, en consultant le portail IGN, j’apprendrai que cette rue porte le nom délicieux de « Tante Lucienne ».

Quand soudain…

En contrebas de cette petite route, la centrale. La lumière est magnifique. Et toujours, ce silence sauvage, oxymore inquiétant et rassurant. 

L’accès à l’estran, comme un col de montagne de mer, tranche avec les valleuses (autrefois appelées gorges) de la région, souvent escarpées, parfois impraticables, rarement goudronnées. 

À en juger par les stickers, le lieu est connu des skateurs. Tu m’étonnes. Les spots de skate avec vue imprenable sur la mer en toute tranquillité ne courent pas les rues, et encore moins les falaises. 

À quelque détail près — et ce n’est pas le goéland —, c’est une falaise comme les autres. 

Le chou marin, espèce protégée car de plus en plus rare, se plaît dans les coteaux.

Et puis, après quelques lacets, un cul-de-sac. Et cette pancarte inattendue :

Car oui, on pêche à Penly, au pied de la centrale. 

Quant à manger le produit de sa pêche, c’est une autre histoire.

« Gisement de qualité fluctuante » précisent les analyses. La bactérie e-coli semble apprécier les eaux locales. 

Je ne l’ai pas remarqué tout de suite, mais un petit escalier prolonge le cheminement, invitation à descendre à altitude zéro, et à se rapprocher de la centrale. En contrebas, toujours le silence, le calme, contrastant avec l’imaginaire nucléaire. Je l’avoue, j’ai un peu hésité. Et puis l’envie de dominer ma peur du nucléaire, en m’en approchant au plus près, en l’accostant, m’ont convaincue.  

En bas, ambiance Berlin-Est. La pêche à pied à Penly, ça se mérite. 

Enfin, au bout du chemin, la mer. 

Avec un panorama sur la mystérieuse valleuse de Parfonval. Au XVIIIe siècle, le lieu était surnommé « la corde des contrebandiers ». C’est ici, exactement, que le chouan Georges Cadoudal a débarqué un soir d’août 1803, en provenance d’Angleterre, avec pour objectif de kidnapper Napoléon…

Escalade de la falaise de Biville, aquarelle d’Armand de Polignac. En 200 ans, la falaise a perdu des pans entiers, mais pas de sa superbe.

Voilà, c’est fini. Ce fut une étrange petite balade de 7 kilomètres, entre village, centrale, falaises, histoire de France, estran, surprises et insolite.