Pause marine, la newsletter pour déconnecter

Pause marine, l’instant détox avec vue sur mer

Bientôt, une newsletter hebdomadaire pour mieux déconnecter. Son nom : Pause marine. Tous les vendredis, partez en week-end dès midi en longeant la mer, et découvrez des parcours, de la côte normande à la baie de Somme, avec une vue magique.

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Une rue bientôt engloutie

C’est une adresse fantôme à l’aune du numérique : la rue du Chevington n’existe pas sur Google Maps. Une bête histoire d’orthographe. Sans le vouloir, Google a juste pris un peu d’avance : dans quelques années, peut-être mois, cette rue aura disparu, engloutie par les vagues une soixantaine de mètres plus bas. Cette petite rue, d’à peine 1 km, longe le littoral, et offre une vue magique sur la Manche. Je suis très souvent venue arpenter ce kilomètre merveilleux, qui imprègne l’âme et lave le regard. Mais c’en est fini de cet espace si inspirant, il est désormais interdit à la circulation, avant de disparaître peu à peu, par morceaux, et d’aller rejoindre l’estran.

La petite rue du Chevington, en haut, puis en bas…

Ici, le relief est sensible. Il est taillé dans la dentelle de craie. Les vagues qui battent inlassablement les flancs des falaises ont toujours le dernier mot. Leur travail de sape est implacable. Il y a quinze ans, une dizaine de maisons, dont le jardin donnait déjà sur le vide, ont été détruites par anticipation. 

À droite, on distingue encore une dizaine de maisons en bord de falaise début 2000.
À gauche, 20 ans plus tard…

Les éboulements, plus ou moins importants, se succèdent, au gré de la météo. La pluie abondante des derniers jours le laissait prévoir : un pan entier de la falaise vient de s’écrouler, faisant de la rue de Chevington le trait de côte au sens propre. Les jours de la rue sont comptés, comme le sont ceux de cette maison de vacances, qui n’est plus désormais qu’à quelques mètres du vide.

Je suis déjà nostalgique de cette rue éphémère, qui doit son nom à un naufrage, celui du Chevington, steamer qui, en mars 1896, par un jour de brouillard et de tempête, s’est échoué ici. Lors des très grandes marées, son épave est encore visible. La mer conserve tout, y compris les souvenirs engloutis de ces marches aérées, libres, avec cette impression luxueuse de faire jeu égal avec les goélands, et d’avoir le ciel, la mer, la terre pour moi toute seule. 

goéland falaise chevington randonnée

Des falaises et des chiffres

falaises normandes

D’ici 20 ans, le long des 140 kilomètres de la côte d’Albâtre, du Havre au Tréport, ce sont près de 230 hectares de falaises qui s’écrouleront, et cèderont leur place à la mer, soit l’équivalent de plus de 300 terrains de foot. Telles sont les prévisions du Cerema dans son étude sur le littoral de Seine-Maritime récemment publiée.

À marche forcée

À marche forcée

Quand on arrive en ville

La marche gagne du terrain. Non pas tant parce que de nouveaux sentiers voient le jour — même si c’est le cas —, mais parce que les urbains ont découvert, ou redécouvert, les vertus de la marche à l’aune de la crise sanitaire. C’est du moins ce qui ressort de l’Observatoire des mobilités émergentes, que viennent de publier les cabinets de conseil ObSoCo et Chronos. Ainsi, 27% des 4 500 Français sondés en octobre dernier ont déclaré marcher plus régulièrement (contre 6 % y ayant moins recours, soit un solde positif de + 21 %), et 11% utilisent plus souvent leur vélo (contre 5% qui s’en servent moins). C’est le grand retour de la mobilité de proximité, du « près de chez soi », du local, qui s’explique d’abord par une volonté d’échapper aux transports en commun (qui affichent un solde d’évolution négatif de – 10%) étant donné le contexte sanitaire. Pourtant, la marche, qui peut ainsi apparaître comme un second choix, contraint et forcé, pourrait devenir un mode de déplacement de premier choix dans un futur proche. Basique, écolo, saine, et idéale sur les petites distances au quotidien, elle a tout pour perdurer. L’essayer, c’est l’adopter : 8,1 sondés sur 10 sont satisfaits d’avoir opté pour ce mode de déplacement en ville (soit autant que les automobilistes, 8/10, satisfaits de leur voiture, et moins que les cyclistes, 7,7/10). Surtout, quand on demande aux urbains sondés quel mode de déplacement au quotidien ils vont privilégier dans les années à venir, la marche arrive en tête (et à pied aussi, on l’espère). 

La marche en ville revêt cependant des aspects différents : dans les grandes villes, ou dans les centres-villes, qui prévoient des zones piétonnes, ou des trottoirs relativement larges, ou des rues adaptées, faire un pas devant l’autre est presque naturel. Mais passer le périphérique relève parfois de l’exploit pour le piéton. Et passé le périphérique, sans parler de la France périphérique, l’automobile retrouve souvent tous ses droits au détriment du piéton, faute d’aménagements.
« On sous-estime la marche, mais la marche constitue l’une des briques essentielles de la ville durable et multimodale », relevait Sonia Lavadinho, chercheuse, dans une interview au Monde en 2018. Ne serait-ce déjà que parce que la marche est indispensable pour sortir du métro ou d’un parking.
Cet engouement pour la marche, déjà amorcé depuis quelques années, et qui a notamment donné naissance à un néologisme — la marchabilité, ou l’étude du potentiel piétonnier des villes, née il y a une vingtaine d’années sous l’impulsion de chercheurs américains — a été amplifié par la crise sanitaire. La ville, terrain de jeu outdoor comme les autres ?

Le trail de Val Cenis

ALLER PLUS HAUT

Laurence Bril, août 2020

Peut-on progresser en trail quand on a démarré la course à un âge avancé ? Retour sur une expérience. Au programme, 13 kilomètres, plus de 800 mètres de D+ et D-, et deux années d’entraînements divers et variés. 

J’ai encore en mémoire la musique d’AC/DC. C’était en août 2018, et Thunderstruck résonnait dans le sas de départ. La chanson trouvait également un écho dans ma tête : j’étais à la fois galvanisée et un peu sonnée, ou à tout le moins surprise, de me retrouver là, au milieu de tous ces traileurs, avec mon dossard accroché tant bien que mal au T-shirt. Il y a deux ans, je courais mon premier trail. C’était à Val Cenis et ça me semblait totalement improbable… Moi, la quinqua sédentaire, avec un passé sportif aussi épais qu’une chaussure minimaliste, vivant à altitude zéro au bord de la mer, je partais à l’assaut des montagnes en courant. 

Cette première course, je l’avais voulue, je l’avais préparée : elle marquait le début d’une nouvelle vie. Après des années à jouer les interfaces fauteuil / clavier, j’avais décidé de donner à mes journées de journaliste hyperconnectée un nouvel élan, avec beaucoup moins d’écrans, et beaucoup plus de grand air. À force de surfer sur le Web, j’avais fini par entendre l’appel du large. Mais en troquant Google pour des baskets, je n’avais pas idée que les petits sentiers que j’empruntais en marchant pour me changer les idées allaient se transformer en terrains de jeu formidables, et me donner peu à peu le goût de la course à pied — alors que j’avais toujours détesté ça. 

Deux ans plus tard, me voilà de nouveau à Val Cenis, prête à prendre le départ du même « trail jaune », qui représente cette année une boucle de presque 13 km et plus de 800 mètres de dénivelé. Comme en 2018. Le parcours est différent, mais l’intensité sera la même… Deux ans plus tard, je suis toujours aussi contente d’être là, fière aussi, que mon aventure sportive ne se soit pas arrêtée à la première montée. Toujours étonnée, et pourtant, je dois l’avouer : j’ai pris goût aux endorphines. Depuis mon premier trail, les kilomètres ont défilé sous les baskets : je me suis inscrite à plusieurs 10 kilomètres, à la campagne, sur route, ou en mode corrida ; j’ai découvert également le charme des trails urbains ; j’essaie de me fixer des objectifs, avec cependant toujours le même en ligne de mire : me faire plaisir. Je suis une coureuse lente, je manque cruellement de souffle même si j’essaie de m’améliorer, je finis généralement en queue de peloton, jamais dernière — c’est mon petit challenge —, mais je finis. 

J’ai découvert, pêle-mêle, les aléas du sport — une sale entorse qui m’immobilisera de longues semaines —, et ses émotions insoupçonnées : l’euphorie de passer la ligne d’arrivée, la satisfaction de braver la grisaille du dimanche matin, la joie simple des entraînements avec les copines, le soulagement quand le fartlek ou le fractionné s’arrêtent, la fierté des T-shirts finishers, l’embarras des dossards accrochés de guingois parce que j’ai oublié les épingles à nourrice ; sans oublier les départs un peu poussifs mais pleins d’espoir, le chrono qu’on guette au poignet, les encouragements des bénévoles, de la famille, des amis, du public… Et surtout, le plaisir de me dépasser, à défaut de dépasser les autres.    

C’est peut-être ça, la « trail attitude », dont le speaker vient de scander les mérites à la centaine de coureurs qui attendent impatiemment le départ dans le sas. Masque sur le visage, à bonne distance des autres coureurs, je savoure, malgré les mesures sanitaires, le bonheur de me retrouver ici, à nouveau, dans cet endroit où j’aime venir été comme hiver, avec une vue imprenable sur la Dent Parrachée. 

La veille, j’ai repéré une bonne partie du parcours. Je ne voulais pas, comme en 2018, arriver sans trop savoir où m’emmèneraient mes baskets, ni à quelle sauce mon métabolisme allait devoir fonctionner. J’ai pris des notes mentales, et j’ai essayé de me projeter. Surtout, j’ai fait le plein de photos : c’est aussi pour ça que j’aime le trail, parce que l’environnement est magnifique, parce que c’est beau, tout simplement. J’ai emmagasiné les paysages dans mon cortex, histoire de ne pas être tentée de le faire pendant la course : les montagnes sont si belles, que j’aurais eu du mal à ne pas m’arrêter pour profiter du point de vue. Il y a deux ans, j’avais « perdu » quelques minutes à sortir mon smartphone pour immortaliser mon arrivée auprès d’un lac magnifique, le lac de l’Arcelle, et j’avais regretté de ne pas profiter davantage de la beauté du lieu. J’ai voulu éviter l’écueil cette année. 

Et puis je suis une traileuse bucolique : j’aime bien faire connaissance avec les plantes que je croise au bord des chemins, ou profiter des fraises des bois.

Cette reconnaissance m’a également permis de réaliser que la pente ne me laisserait pas de répit. Je n’avais aucun doute, mais mes jambes, et surtout ma cage thoracique, ont pu mesurer à quel point mes montées d’escaliers et l’ascension des dunes de galets me seraient utiles. J’avais hésité à m’inscrire à la distance supérieure (21 km), mais le manque d’entraînement dû au confinement m’en a dissuadée, et, en prenant la mesure du parcours, je me suis félicité d’avoir été raisonnable.

« Nous allons faire le décompte tous ensemble ». J’observe les autres concurrents. Les randonneurs, dossards violets à l’arrière du peloton, partent en même temps que nous. L’ambiance est détendue, bon enfant. On n’est pas venus ici pour souffrir, ok ? Enfin si, mais non. Des jeunes, des moins jeunes, des beaucoup moins jeunes : c’est ce que j’aime dans le trail, pouvoir y croiser toutes les catégories d’âges, de tous les univers, avec des objectifs différents. Pour motiver les troupes, le speaker parle de ces concurrents qui ont commencé par la randonnée, et courent aujourd’hui le trail noir et ses 80 km. Je n’en suis pas encore là. Un jour, peut-être… Pour l’instant, je veux juste faire mieux qu’il y a deux ans. Me prouver qu’à 53 ans, à force de régularité, et surtout d’envie, on peut progresser. J’avais bouclé les 14 km de 2018 à une vitesse moyenne de 4,35 km/h, j’espère boucler les 13 km de 2020 en moins de 2h30, à plus de 5 km/h. 

« 5, 4, 3, 2, 1… » C’est parti. Comme à chaque départ, je me laisse surprendre. Je suis dans le milieu de peloton, mais ça part très vite devant. Je sais très bien que je ne peux pas suivre, mais je ne veux pas me laisser distancer tout de suite. Je suis sereine, en forme, la météo est parfaite, j’ai le sourire aux lèvres et les jambes alertes. Les sensations sont très bonnes. Premier kilomètre, première côte. Je sais que ce n’est que le début, et qu’il en reste encore 6 à grimper. Je veux garder des réserves, je passe en mode « je trottine », et je ne suis pas la seule. Comme à chaque course, je cherche dans les coureurs proches une locomotive, quelqu’un d’une allure légèrement supérieure à la mienne, à qui m’accrocher. Je repère une casaque rouge, casquette blanche, et je lui emboîte le pas. Derrière moi, un concurrent bat régulièrement le sol avec ses bâtons qui font cling cling. Je le surnommerai donc Cling Cling. Je sens que Cling Cling veut me dépasser, mais je m’accroche à Casaque Rouge, tout en respectant les 2 mètres de distance Covid.  

Je suis dans le rythme, y compris cardiaque. J’ai toujours en tête de faire au moins du 5 km/h. Pour l’instant, malgré la grimpette, je dépasse les 7 km/h. Tout va bien. J’alterne marche et course à petits pas. Cling Cling m’a dépassée, mais je me suis fait plaisir en le doublant de nouveau. Je crois qu’il n’a pas apprécié. J’ai besoin de mettre un soupçon de compétition : c’est un appétit que je me suis découvert et qui ne lasse pas de me surprendre. Je n’aime pas perdre. Bien sûr, je ne suis pas en position de gagner non plus, mais j’ai toujours mis un point d’honneur à ne jamais finir dernière, et à doubler le plus de candidats possibles. Rien de personnel. Juste un pur divertissement, au sens propre : quand je me motive ainsi, j’oublie que je n’aime pas courir. 

Troisième kilomètre : les choses se compliquent, on rentre dans le vif du sujet. J’essaie de m’accrocher à Casaque Rouge, mais mon souffle commence à manquer. J’en ai encore pour 3 kilomètres de montée, je me réserve. Je suis passée sous la barre des 5 km/h, ça ne m’affole pas, je sais que mon allure va chuter encore, mais je sais aussi que je pourrai me rattraper sur le plateau, et, je l’espère, en descente, même si je me méfie des descentes… Alors je passe en mode observation. Devant moi, beaucoup de traileurs et traileuses ont ralenti. Les premiers de cordée sont loin devant, je ne les ai même pas croisés. Derrière moi, j’aperçois pas mal de participants. Je m’étonne d’être encore si bien placée dans le peloton, avant de réaliser que des dossards violets se sont glissés parmi les jaunes : j’ai été rattrapée par les randonneurs. Ce qui me donne un petit coup de fouet. L’adrénaline joue bien son rôle, et me permet de passer, temporairement, à la vitesse supérieure. 

J’avance le dos parallèle au sol et le souffle court. C’est là qu’entrent en scène les mouches. Les satanées mouches. Elles sont partout. Elles volent de l’un à l’autre, excitées comme jamais. J’avais noté lors de mon repérage que passé 2000 mètres, elles étaient inexistantes. J’essaie d’accélérer pour m’en débarrasser mais elles semblent m’apprécier. Alors je change de tactique : je les intègre à mon film intérieur, celui que je me passe pendant chaque course pour oublier que je fais un effort intense. Je m’imagine que les mouches sont là pour m’encourager, je transforme leur insupportable « bzzzz » en « vas-y ». Je focalise sur leur bourdonnement, et j’avance sans (trop) y penser.  

J’essaie maladroitement de réguler ma respiration. Je me remémore les conseils, les lectures, les vidéos regardées pour progresser dans les montées, mais tout se mélange. Tout est confus. Des petits pas ? des grands pas ? Je ne sais plus. Donnez-moi juste un peu d’air. Greffez-moi les poumons de Kilian Jornet. 

Casaque Rouge est toujours devant moi. Elle est passée en mode marche, et son allure, sereine, a quelque chose de rassurant. J’observe sa méthode, et celle des autres coureurs. Je pose le pied bien à plat, et je fais des enjambées plus grandes, mais plus lentes. Et ça fonctionne. Je récupère un peu de souffle. J’arrive tant bien que mal à sortir la gourde de mon gilet pour boire sans m’arrêter, et je grignote une barre énergisante qui me requinque. 

Et puis, enfin, un replat « consolateur », comme le qualifiait Rodolphe Töpffer dans son Voyage autour du Mont Blanc. L’adjectif me semble à cet instant précis tellement bien choisi. Je viens de gravir 6 kilomètres, je suis à presque 2 200 mètres d’altitude, et ce que les montagnes donnent à voir et à ressentir me console largement des efforts que je viens de consentir. J’ai le souffle coupé, mais je sais pourquoi. Au bout du chemin, le ravito d’eau. Je n’ai pas soif, je décide de faire l’impasse, pour gagner quelques minutes. Je suis tellement dans l’effort que je me trompe de direction. Une gentille bénévole me renvoie sur le droit chemin. Comme par magie, je relance mes jambes, et elles répondent à l’appel. Je réactive le mode course. Je suis repartie, je cours, les sensations sont excellentes.   

Le sentier qui s’annonce et qui descend s’appelle « Le Rapide ». Je trouve d’emblée qu’il porte bien son nom. Ici, tout s’accélère : je commence à me lâcher un peu, je teste ma foulée, mes chevilles répondent bien, alors je continue en essayant de me détendre. Je m’étonne moi-même d’avoir encore suffisamment d’énergie pour courir.  

À l’amorce de la descente, un photographe, installé dans l’alpage, guette les concurrents. Je suppose qu’il ne traque que les beaux gestes techniques, les coureurs à l’aise en descente, puisqu’il range son appareil à mon passage. Je comprends et je ris intérieurement. 

Je commence à me faire dépasser par des dossards verts (21 km) et bleus (35 km) qui rejoignent le parcours, je les laisse passer en me rangeant sur le côté, et la plupart me remercient. Cette politesse dans l’effort me semble très classe. C’est une des raisons pour lesquelles j’apprécie ce sport, que je trouve, pour ce que je le fréquente, civilisé. 

Plus je descends, plus je comprends l’intérêt d’avoir une bonne vue et des bras pour équilibrer le corps. Je suis en pilote automatique, en appui sur mes cuisses. Je revois toutes ces séances video de renforcement et de gainage que j’ai suivies pendant le confinement pour compenser les sorties. Et je me dis qu’elles auront servi. 

Je ne pense qu’à une chose : poser correctement mes pieds, ne pas tomber, éviter les racines, et si possible ne pas trop me laisser distancer. J’entends un concurrent derrière moi dire à sa compagne : « reste concentrée, ne te blesse pas ». Merci cher trailer, c’était exactement ce que j’avais besoin d’entendre. 

L’arrivée approche à plus ou moins grands pas. Je cours depuis déjà plus de 2 heures. J’ai réussi à augmenter mon allure. J’ai toujours mon objectif en tête. Je cours dès que je peux, comme je peux. Et puis, enfin, ce chemin large, engageant, qui annonce le dernier kilomètre. Je commence à vraiment savourer, je me réjouis. Je n’avais pas anticipé la petite côte, celle qui tue les jambes juste avant la dernière ligne droite. Je sens que je manque totalement de « jus ». Je vois danser devant mes yeux des barres de céréales. Je crois que je n’ai pas très bien géré mon alimentation, j’aurais dû reprendre un encas avant d’entamer la descente, et je m’en veux un peu. Je vais puiser dans ce qui me reste d’énergie pour finir les derniers mètres en courant. Je m’offre même le luxe de distancer deux concurrentes.  

Je vois l’arche, j’entends le speaker, j’accélère, et enfin, j’y suis ! Je passe la ligne d’arrivée, cette ligne tant convoitée. Un peu hébétée, je souris à la photographe officielle. J’ai fini, je suis heureuse, soulagée. Je regarde ma montre : je suis dans les temps que je m’étais fixés, et même un peu mieux : j’ai couru à une moyenne de 5,35 km/h. C’est peu pour la plupart des coureurs, mais c’est beaucoup pour moi, ne serait-ce que parce que j’ai couru plus vite d’1 km/h par rapport à 2018. Cerise sur le gâteau (et privilège de l’âge) : je suis 3e de ma catégorie. J’ai rempli mon contrat, je peux savourer le goût délicieux des endorphines, et celui, tout aussi délicieux, de la victoire sur moi-même. J’ai une pensée émue pour la collégienne qui détestait tant le sport en général, et courir en particulier. Jamais elle n’aurait imaginé qu’elle finirait un trail. Et qu’elle kifferait ça.    

Épilogue

Arrivée à l’hôtel, alors que la fatigue commençait à se faire sentir, je n’ai pourtant eu qu’une idée : retrouver l’ambiance trail, courir de nouveau avec un dossard, me fixer un nouvel objectif. C’est ainsi que je me suis inscrite à l’Omaha Beach trail, et que le 29 août, j’ai couru mon premier 20 km, dans le décor magnifique et chargé d’histoire d’Omaha Beach. Désormais, le ciel est ma limite… 

Article paru dans Wider Trail Outdoor n°52

Montagnes de mer

Ce fut une belle rando. Et une belle course. Une belle rando-course. Ou rando-trail. Bref, un parcours sublime avec un délicieux mélange d’allures et de sensations, tantôt à altitude zéro, tantôt à 100 mètres au-dessus des vagues, sans aucune platitude. Des lignes droites en trompe-l’œil, des pleins, des déliés, des petits monts et des petites merveilles. En tout, 14 kilomètres, et pas moins de 650 mètres de D+/-, dans un paysage sans filtre, brut de couleurs et de lumière, où même le souffle du vent est une invitation au voyage. 14 kilomètres de liberté pure, avec du vent, du soleil, des petits sentiers, un grand GR, des vaches, et une descente à pic dans une valleuse incroyable, battue par les vents. C’est exactement pour ce genre de sorties que j’ai décidé de me lancer dans l’aventure d’un marathon sur-mesure, aux portes de chez moi… À suivre. 

À l’assaut des falaises

Il se trouve qu’au bout de ma rue (ou presque, on n’est pas à quelques kilomètres près) démarre le GR21, élu GR préféré des Français en 2019, sous vos applaudissements. À la clé, 186 kilomètres de randonnée le long des falaises de la Côte d’Albâtre, jusqu’au Havre. Je ne suis pas allée jusqu’au Havre. Pas tout de suite. Un jour viendra. Pour le moment, je me suis contentée de la portion qui me servira de terrain de jeu pour le marathon que je prépare et dont je parlerai ici bientôt. Je suis donc partie à l’assaut des falaises de bon matin, avec l’idée de m’imprégner une fois de plus de ces lieux magiques.

Et elles se méritent ces falaises : le GR21 démarre par un escalier croquignolet de 365 marches, pour mieux se propulser à hauteur de goélands. Une bonne petite mise en jambes, pour une vue qui décoiffe. 

Le temps était plein d’oxymores, à la fois lourd et léger, d’une sombre luminosité, couleur galets, gris minéral, comme si l’été susurrait : « avant l’heure, c’est pas l’heure ». J’adore cette portion du littoral, qui chemine et culmine, et en met plein la vue pour que les jambes pensent à autre chose.

C’est exactement ce qu’il s’est passé : j’ai pris mon temps et des photos, j’ai humé les paysages, j’ai foulé les herbes folles des petits sentiers, emprunté le bitume avant de le rendre, et vagabondé sur les bas-côtés. En tout, 13 kilomètres sans contrainte, juste pour le plaisir d’explorer en marchant et vice-versa.  

Une micro-aventure… à Penly

J’ai l’extrême chance d’avoir le droit à des pastilles d’iode gratuites chez mon pharmacien. J’habite en effet dans un rayon suffisamment proche d’une centrale nucléaire pour avoir ce privilège. J’ai une peur bleue, verte, noire, du nucléaire. Les images de Tchernobyl et Fukushima, sans parler de celles d’Hiroshima et Nagasaki, hantent mon esprit. Pourtant, la centrale de Penly est d’une discrétion exemplaire dans mon paysage. Si ce n’étaient ces fameuses pastilles d’iode, j’en oublierais jusqu’à son existence. Je ne vis pas tout près non plus. Mais que représentent une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau ? Rien, surtout si le vent souffle du mauvais côté. Alors, que dire des gens qui vivent dans le village ? Je suis donc allée me promener dans le village de Penly. Humer l’atmosphère. Affronter ma peur et la dominer. Spoiler : je n’ai pas croisé âme qui vive, à l’exception notable de deux chiens assez peu amènes, mais heureusement retenus dans leur hargne par un épais grillage. J’ai arpenté la rue principale du village dans un silence assez étonnant, à peine troublé par quelques caquètements de poules. Plusieurs fermes ont résisté à l’installation de la centrale. Ce qui donne à Penly — 431 penlyais au dernier recensement — une étonnante image de village-dortoir agricole. Ici, comme dans la plupart des villages français, le piéton est un intrus, malgré les trottoirs qui bordent consciencieusement les rues. On va au travail en voiture, on emmène les enfants à l’école en voiture, on fait les courses en voiture. Et pour cause : il n’y a plus ni école ni commerces dans les petits bourgs de campagne. Il faut avoir l’esprit un peu excentrique pour flâner dans les rues de Penly, j’assume.
À l’exception de ces immenses pylones à la sortie du bourg, rien ne signale la centrale, nichée dans son écrin calcaire, cent mètres plus bas. 

À vrai dire, si je n’étais pas attirée par le large et la mer, je n’aurais pas suivi mon instinct ni cette pancarte, invitation à randonner avec vue.  

J’aime tellement ce genre de perspective.

Plus tard, en consultant le portail IGN, j’apprendrai que cette rue porte le nom délicieux de « Tante Lucienne ».

Quand soudain…

En contrebas de cette petite route, la centrale. La lumière est magnifique. Et toujours, ce silence sauvage, oxymore inquiétant et rassurant. 

L’accès à l’estran, comme un col de montagne de mer, tranche avec les valleuses (autrefois appelées gorges) de la région, souvent escarpées, parfois impraticables, rarement goudronnées. 

À en juger par les stickers, le lieu est connu des skateurs. Tu m’étonnes. Les spots de skate avec vue imprenable sur la mer en toute tranquillité ne courent pas les rues, et encore moins les falaises. 

À quelque détail près — et ce n’est pas le goéland —, c’est une falaise comme les autres. 

Le chou marin, espèce protégée car de plus en plus rare, se plaît dans les coteaux.

Et puis, après quelques lacets, un cul-de-sac. Et cette pancarte inattendue :

Car oui, on pêche à Penly, au pied de la centrale. 

Quant à manger le produit de sa pêche, c’est une autre histoire.

« Gisement de qualité fluctuante » précisent les analyses. La bactérie e-coli semble apprécier les eaux locales. 

Je ne l’ai pas remarqué tout de suite, mais un petit escalier prolonge le cheminement, invitation à descendre à altitude zéro, et à se rapprocher de la centrale. En contrebas, toujours le silence, le calme, contrastant avec l’imaginaire nucléaire. Je l’avoue, j’ai un peu hésité. Et puis l’envie de dominer ma peur du nucléaire, en m’en approchant au plus près, en l’accostant, m’ont convaincue.  

En bas, ambiance Berlin-Est. La pêche à pied à Penly, ça se mérite. 

Enfin, au bout du chemin, la mer. 

Avec un panorama sur la mystérieuse valleuse de Parfonval. Au XVIIIe siècle, le lieu était surnommé « la corde des contrebandiers ». C’est ici, exactement, que le chouan Georges Cadoudal a débarqué un soir d’août 1803, en provenance d’Angleterre, avec pour objectif de kidnapper Napoléon…

Escalade de la falaise de Biville, aquarelle d’Armand de Polignac. En 200 ans, la falaise a perdu des pans entiers, mais pas de sa superbe.

Voilà, c’est fini. Ce fut une étrange petite balade de 7 kilomètres, entre village, centrale, falaises, histoire de France, estran, surprises et insolite. 

Micro-aventures au bout de ma rue

J’ai découvert récemment le concept de micro-aventures. J’avoue que je me suis reconnue dans cette idée d’explorer notre voisinage avec un œil curieux, de faire de la proximité géographique un terrain de jeu et de découvertes. C’est ce que je fais en marchant ou en courant localement. Je réhabilite mon environnement, en lui découvrant des sensations décoiffantes : grimper le sentier abrupt d’une falaise, chasser les images de vagues par grand vent, arpenter des lotissements (un jour, j’écrirai sur les lotissements), partir sur les traces d’ermites disparus, ou décaper l’histoire ancienne alentour. Bref, tout ce qui est local — quel que soit le « local » où je me trouve, qu’il soit maritime, viticole, citadin, etc. — présente un intérêt à mes yeux, le premier d’entre eux étant une logistique réduite à l’essentiel : des bonnes chaussures et un œil vif. Je compense l’impossibilité en temps et en organisation familiale de grandes aventures lointaines, par des micro-aventures en solo (et parfois avec le fiston), aussi souvent que possible. J’agis généralement en trois étapes : je me laisse d’abord porter par mon instinct. C’est la phase repérage. J’avoue avoir un certain flair pour dénicher le chemin a priori anodin mais pas tant que ça, la vue imprenable mais bien cachée, le village tranquille au passé incroyable. Deuxième étape : retour à la maison, où je mène l’enquête, aidée du portail IGN, de Gallica, et de tous les sites qui peuvent m’informer sur les lieux. Troisième et dernière étape : retour sur les lieux, avec un itinéraire préparé, généralement allongé, où je fais le plein de sensations grâce aux paysages, auxquels se rajoute une couche d’informations qui me permettent d’appréhender les chemins et les routes traversés en frissonnant ou en m’extasiant. Parfois, les lieux n’ont aussi d’autre intérêt que de fournir un terrain de sport idéal, souvent parce que la route est belle et praticable, sans voiture et sans foule… Je posterai ici régulièrement mes micro-aventures. Stay tuned et en attendant, chaussez vos baskets.    

Peut-on encore être seul au monde ?

Il y a peu, l’algorithme d’Instagram, au vu de mes publications, de mes likes, et de mes interactions diverses et variées, a détecté que je pouvais être sensible au concept de seulaumonditude. Et m’a, en conséquence, suggéré de suivre le hashtag #seulaumonde. Je suis d’habitude peu sensible aux suggestions de l’algorithme ; par goût de la sérendipité, et parce que j’aime avoir l’illusion que je reste maître de mon destin numérique, je préfère découvrir par moi-même, au hasard de mes pérégrinations en ligne, des comptes ou hashtags intéressants.

Pourtant, quand #seulaumonde est apparu dans mon flux, je l’avoue, j’ai été interpellée. Peut-on encore, en 2019, être seul au monde ? C’est une question très actuelle. Et éminemment troublante, du moins pour moi. J’ai donc cliqué, pour voir ce qui se cache derrière #seulaumonde. Au moment où j’ai cliqué, près de 75 000 photos Instagram revendiquaient l’éventualité d’être au seul au monde. Seul au monde un peu partout en fait : au bord de l’eau, dans le désert, chez soi, en France, à l’étranger. Seul au monde avec son smartphone et les réseaux sociaux, on est d’accord que c’est une posture, pas une réalité. Au mieux un ressenti. Mais si tant d’instagrammeurs n’hésitent pas à accoler ce hashtag à leurs posts, c’est qu’il fait sens. Alors quel est-il, ce sens ? S’agit-il du sens du vent ? Pourquoi faire semblant de se croire seul au monde ? Pourquoi ce sentiment de solitude est-il mis en scène ? Peut-être parce qu’il s’agit d’une denrée de plus en plus rare. À ce titre, le 22 mai dernier peut être considéré comme un jour tristement historique : ce jour-là, l’alpiniste Nirmal Purja publie sur son compte Instagram une photo montrant une file d’attente pour le sommet de l’Everest. Ce jour-là, environ 320 personnes se sont succédées sur le toit du monde. Ce jour-là, l’équivalent d’un petit village s’est retrouvé à 8 848 mètres d’altitude, par des températures oscillant entre – 20° et – 30°… Un record d’affluence, dans un lieu pourtant inhospitalier. Et sauvage. Du moins en théorie.

Si même les milieux extrêmes non seulement ne protègent pas de la foule, mais l’attirent, existe-t-il un endroit sur terre où l’on puisse encore vraiment être seul au monde ? On sait depuis Aristote que l’homme est un animal social, mais j’avoue que plus j’avance en âge, plus j’ai besoin de savoir que si j’en ai envie, je peux déconnecter des réseaux et de mes congénères. Pas tout le temps ni très longtemps, juste le temps de recharger les batteries mentales, de faire le vide et de repartir du bon pied. Dans un endroit suffisamment sauvage et dépeuplé. C’est un peu ma crainte : que les endroits sauvages et dépeuplés disparaissent peu à peu.

Il existe des endroits magnifiques, qui étaient jusqu’à maintenant peu fréquentés, restés à l’abri des regards. Mais qui aujourd’hui à cause d’Instagram, deviennent des hauts-lieux du tourisme de masse, avec tous les inconvénients liés à cette situation, au premier rang desquels la pollution. D’où ma question : existe-t-il encore des lieux où l’on puisse être seul au monde ? Sûrement. Mais ils ne sont pas sur Instagram, ni aucun réseau social.   

Seul(e) au monde, oui, mais sans mon smartphone.

Ce petit chemin…

C’est l’histoire d’un chemin, un petit chemin, un petit parcours de rien du tout, à peine 5 kilomètres, mais un parcours plein de promesses, un parcours cheveux au vent et tête en l’air, un parcours par cœur, de ceux qu’on suit les yeux fermés à force de les avoir arpentés, mais qui réussissent l’exploit de se renouveler à chaque sortie. Il prend sa source sur le bitume, l’air de rien, trottoir banal et conventionnel au milieu de la ville, avant, au détour d’un pâté de maison, de s’écarter furtivement de toute urbanité pour s’ensauvager abruptement, et inviter celui qui s’y aventure à oublier ses habitudes de piéton des villes. Des pierres, des ronces, des buissons sur un sentier étroit qui grimpe allegro : pas de quartier pour les marcheurs du dimanche, on n’est pas là pour faire de la figuration. Pour ceux qui passent ce barrage, une première récompense après dix minutes d’un bon petit dénivelé : une vue imprenable sur le bord de mer. Il faut prendre le temps de souffler une fois arrivé sur le plateau, de prendre de la hauteur. C’est le premier décrochage avec le quotidien, c’est généralement à cet endroit que je laisse derrière moi le stress, les agacements, les gens pénibles, et de manière générale tout ce qui m’a poussée à quitter mon bureau pour aller m’aérer. Je faisais la même chose quand j’avais 10 ou 12 ans pour tromper l’ennui de la campagne. J’avais un chemin secret où j’allais parfois le mercredi après-midi juste pour me remplir la tête avec des arbres et de l’eau, j’allais faire des ricochets au bord de la rivière en m’imaginant que moi seule connaissais cet endroit qui me semblait si sauvage. Je vous parle d’un temps… révolu, où les parents n’avaient pas peur de laisser leur enfant se balader seul. Je réaliserai quelques années plus tard que mon endroit secret était en fait un spot bien connu des pêcheurs du coin. Mais c’est pas grave, il reste aujourd’hui encore, quand j’y retourne, mon endroit secret. Alors quand je grimpe là-haut en suivant mon petit chemin, j’ai l’impression de redevenir cette gamine qui va faire des ricochets le mercredi après-midi. Je renoue, le temps d’une balade, avec l’insouciance des jeunes années. Avec, surtout, ce sentiment intense de liberté, sans fil à la patte, et avec un paysage qui fait office d’écran géant.

Car arrivée à mi-parcours, ce petit chemin… n’a ni queue ni tête, comme dans la chanson, mais rejoint la falaise : effet wow garanti à plus de 100 mètres de hauteur. Non seulement les soucis sont loin derrière, mais l’esprit est happé par le vent, les vagues, le vide, l’horizon, les goélands. C’est en longeant la falaise que je fais le plein de résolutions, que je trouve des solutions, ou simplement que j’arrête de penser pour juste ressentir, et je me rends compte à quel point c’est un luxe. Je suis prête pour amorcer la descente en douceur, pour revenir vers la civilisation, quitter ce petit chemin pour retrouver le bitume, tranquillement, et attaquer la journée du bon pied…

Et vous ? Vous avez votre petit chemin ? Celui dont on ne se lasse pas ? Celui qui se transforme à chaque pas ? À la fois toujours le même et toujours différent ?