Je repars à zéro

Quarante cinq jours sans voir la mer, c’est long. Très long. Surtout quand on ne voit le ciel que de son canapé. Ce matin, première sortie au grand air, en station debout, en mode béquille, à 2 km/h. Le vent de la liberté souffle de nouveau. Je suis davantage propulsée par mon envie d’avancer, de retrouver mon autonomie, ma vie, que par ma cheville, encore tellement douloureuse et si peu cheville. Le chemin sera long, mais il est tout tracé. La force et la volonté d’en découdre viendront à bout de la blessure.

Cette entorse a au moins le mérite de tout remettre à plat, à commencer par les bases : la marche. Comment marche-t-on ? Comment mettre un pied devant l’autre ? Comment avancer ? À chaque mouvement, je suis obligée de penser tout le mécanisme qui doit être actionné pour ne pas tomber en avant : le pied dans l’axe, bien dérouler le talon, trouver le bon appui, redresser le torse. Tout est lent, laborieux, fragile. Mais ça marche ! La tête au service des jambes et non plus l’inverse. Aujourd’hui, je ne pense plus en marchant, comme c’était le cas avant. Aujourd’hui, je pense la marche. Je remets les compteurs à zéro.

Kilomètre 6

Away from keyboard

L’air est vif, piquant. Il rosit les joues et décrasse les neurones embrumés. J’avance le long de la falaise. Je marche à hauteur de goéland le long d’un sentier très étroit. Cent mètres plus bas, les vagues se fracassent sur les galets. J’aime tellement cet endroit. C’est beau, battu par le vent, dangereux. Sauvage. La nature sans artifice. Celle que j’ai connue enfant. Celle que j’ai envie de retrouver. Je ne le sais pas encore, mais ce premier jour de janvier sera également le premier d’une nouvelle ère. Rien de vraiment construit, pas de grande résolution, mais une grande envie de changement.

Je longe une valleuse. Devant moi, la mer à perte de vue, fluctuante, éternelle. J’ai toujours aimé plonger mes pensées dans cet horizon si parfaitement droit en imaginant qu’il y a un cent ans, il y a mille ans, il était le même. Les vagues, les marées, les tempêtes, la pluie, le soleil, le vent, les saisons passent et l’horizon reste, égal à lui-même, offrant à perte de vue cette même perspective à tous ceux qui le regardent depuis des siècles. L’homme n’a pas encore altéré ce paysage, c’est à la fois fascinant et rassurant. Aux antipodes du monde tout connecté qui a été le mien ces dernières années.

J’ai déjà parlé du contenu, éminemment fluctuant bien sûr, mais il y a aussi le contenant, en perpétuelle mise à jour, incapable de fonctionner sans un chargeur à portée de main, encore moins sans Wi-fi, faisant de nous des serviteurs volontaires des (plus si nouvelles) technologies. Et c’est usant. Pénible. À chaque déplacement, professionnel ou non, il faut penser prise, réseau, batterie. Je me souviens encore de cette grosse journée de rendez-vous à Paris sans mon smartphone, laissé à la maison pour cause de départ précipité, et de cette angoisse qui m’a saisie quand je m’en suis aperçue. J’étais comme la cigale face à la bise, totalement dépourvue. J’ai heureusement la chance d’avoir une bonne mémoire, et de garder de « l’ancien monde » l’habitude de ne pas tout confier au monde dématérialisé. J’avais donc mon emploi du temps bien en tête, les adresses aussi. Mais j’ai passé la journée à prier le ciel de pouvoir enchaîner mes rendez-vous sans retard, et à espérer qu’aucun n’annule au dernier moment en laissant un message que je ne pourrais consulter que quelques heures plus tard…

Je marche sur la falaise depuis maintenant deux bonnes heures. J’ai la tête remplie du cri des goélands, du souffle du vent, de mes pas qui résonnent sur le sentier, des cinquante nuances de bleu du ciel et de l’écume des vagues. Il y avait longtemps que je n’avais pas eu l’esprit aussi léger. Pas de mentions pour l’encombrer, pas de mails à trier, rien, juste le paysage qui reprend sa place. Et ça fait du bien. « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres » nous prévenait déjà le jeune Boileau il y a près de 450 ans. C’est cette liberté que j’ai voulu retrouver en marchant et en me rapprochant de la nature.   

J’ai choisi par instinct d’agir avec mon corps pour quitter mon téléphone. J’ai progressivement réinvesti dans la marche une partie du temps que je passais à surfer. J’ai décidé de réduire ma vie numérique au strict minimum. J’ai troqué mon ras-le-bol contre un bol d’air. J’étais tellement en mode asphyxie que ce changement de rythme s’est fait naturellement. J’en avais envie, j’en avais besoin. Et c’est ainsi que j’ai commencé à marcher. Par besoin d’aller voir ailleurs. Par besoin de sentir mes jambes en mouvement. Par besoin de poser mes yeux sur de nouveaux horizons. Par besoin de remettre de la nature dans un monde devenu trop techno. Par envie de retrouver “le monde d’avant”, celui sans réseau, juste pour voir.

J’ai marché parce que c’est ce qu’il y a de plus simple à faire : un pas devant l’autre. Et on avance. La quintessence de la low tech.

A suivre.

Kilomètre 5

Mobilis in Mobile

Je ne crois pas au hasard. Je crois qu’il me fallait une immobilisation forcée pour pouvoir rétablir un contact cordial avec un clavier, un écran et une connexion. Comme si seule une blessure avait eu la capacité de stopper mon éloignement progressif des univers connectés, pour repartir du bon pied, dans tous les sens du terme. Comme si seule une blessure pouvait me montrer qu’une cohabitation pacifique, sans excès, était possible, voire nécessaire, avec le numérique.

Pourquoi ? Parce que quand on est obligé de passer ses journées sur un canapé avec la jambe surélevée, on a beaucoup de temps, en particulier du temps de cerveau, puisque le corps est, lui, hors jeu. Ce temps de convalescence m’a semblé opportun pour renouer une relation apaisée avec Internet, dépassionnée.

La vie numérique, pour soluble qu’elle soit dans notre quotidien, n’en est pas moins extrêmement chronophage. C’est une couche supplémentaire, qui se superpose au temps classique dont nous disposons, et change complètement notre rapport au présent.

Quand je suis tombée dans le grand bain numérique, j’ai passé un temps fou en ligne, pour des raisons toutes plus légitimes les unes que les autres : répondre aux e-mails, aux sms, publier des billets, des articles, des livres, faire leur promotion sur Twitter, Facebook, and co, répondre aux commentaires, questions, sollicitations diverses et variées, aller à la pêche aux infos, faire de la veille, organiser mes déplacements, éduquer mes enfants au numérique, m’éduquer à leur culture en regardant des vidéos sur Youtube avec eux, chercher des tutos cuisine, faire mes courses, et caetera, et caetera, et caetera. Comme un nombre croissant de mes contemporains.

À partir de 2010, date de l’apparition de l’iPhone 4 (le premier à embarquer l’iBookstore pour favoriser la lecture numérique) et de l’iPad, j’ai délégué beaucoup de tâches à ces écrans tactiles. Même plus besoin de cliquer, même plus besoin de l’intermédiaire d’une souris, juste besoin de mon pouce et de mon index. Ma vie numérique s’est simplifiée, amplifiée, elle ne me quittait plus. J’étais devenue mon smartphone. Je m’étais auto-numérisée. Je ne faisais qu’un avec mon iPhone.

Les moyens technologiques nous donnent l’illusion de pouvoir gérer plus facilement notre vie professionnelle et personnelle. Mais ce n’est qu’une illusion. Nos deux univers sont de plus en plus poreux. Et ce que nous avons gagné en fluidité, nous le perdons en concentration. Tout est devenu possible tout le temps. C’est vertigineux. Nous avons désormais accès à une masse d’information qu’une vie entière ne suffirait pas à explorer. Sur Youtube par exemple, 400 heures de vidéo sont mises en ligne toutes les… minutes. Nous fabriquons nous-mêmes ces informations par nos contributions sur les réseaux sociaux, par ce que nous choisissons de partager avec notre réseau. Nous avons également accès, par la numérisation d’archives partout dans le monde, à une encyclopédie pharamineuse. Comment, dans cet eldorado, ne pas avoir envie de s’abreuver à toutes ces sources ? Comment ne pas succomber à la tentation de cliquer, de poster, de liker, de stocker, d’archiver ?  

Avec en outre cette impression très frustrante, dans cette masse d’informations disponible, de passer à côté de l’info, de manquer un événement, de rater une promotion. Nous sommes sous pression constante de cette peur du manque, que les observateurs de nos usages numériques ont appelée d’un nouvel acronyme : FOMO, pour Fear of missing out, que nous pouvons traduire par « Peur de passer à côté ». Pas étonnant, dans ce contexte, que nous consultions en moyenne notre smartphone plus de 2600 fois par jour (2617, très précisément) ! Soit plus de 100 fois par heure (source : étude Dscout, 2016). Je crois, sans sortir les grands mots, qu’on peut même parler de phénomène sociétal.

Dès 2008, l’auteur américain Nicholas Carr donnait l’alerte dans un article devenu célèbre, intitulé Is Google Making Us Stupid?  (« Google nous rend-il bêtes ? ») : « Le Web a été un don du ciel pour l’auteur que je suis. Une recherche qui d’ordinaire me prenait des jours dans les bibliothèques peut désormais être effectuée en quelques minutes. […] Même lorsque je ne travaille pas, il y a de fortes chances que je sois en train de glaner des infos sur le Web, d’écrire des e-mails, de passer en revue les gros titres et les billets de blogs, regarder des vidéos ou écouter des podcasts, ou simplement aller de liens en liens. » écrit-il, pour pointer du doigt les changements induits sur notre pensée par notre fréquentation assidue d’Internet : « Mon esprit attend désormais de récolter des informations de la même manière que celles obtenues sur le Net : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Autrefois, j’étais un plongeur dans un océan de mots. Aujourd’hui, je reste à la surface, comme un type sur un jetski. »

Je suis moi aussi devenue pilote de jetski. Avec un smartphone. Qui ne s’éteignait jamais.

J’en ai pris conscience de manière progressive. Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant : « J’arrête Twitter, je jette mon iPhone, et je pars dans le Larzac ». Il y a eu d’abord mes enfants, qui me reprochaient souvent de passer plus de temps devant un écran qu’avec eux. Le monde à l’envers. Ils avaient raison. Je tentais de me cacher derrière des justifications professionnelles. C’était partiellement vrai. Je travaillais beaucoup, mais j’aurais pu écourter le temps que je passais à converser sur les réseaux sociaux, qui empiétait parfois sur le temps de loisir. Au final, la solution est venue du problème : le buzz a remplacé l’info, le clash a remplacé le débat, le communautarisme a laminé les échanges en ligne, et ce que je lisais me donnait parfois la nausée. J’ai fini par éprouver une forme de dégoût pour ce qui se passait derrière mon écran.

J’ai choisi par instinct d’agir sur mon corps pour quitter mon téléphone. J’ai progressivement réinvesti dans le sport une partie du temps que je passais à surfer. J’ai décidé de réduire ma vie numérique au strict minimum. J’ai troqué mon ras-le-bol contre un bol d’air. J’étais tellement en mode asphyxie que ce changement de rythme s’est fait naturellement. J’en avais envie, j’en avais besoin. Et c’est ainsi que j’ai commencé à marcher.

À suivre.


Kilomètre 4

Patience et longueur de temps

Entorse J+… je ne compte plus. Seuls comptent désormais les J-, ceux qui me rapprochent de la station debout, du grand air, de la marche, de la liberté. Depuis que j’ai renoué ici avec l’écriture, j’explore mon historique personnel. Je plonge dans le passé pour mieux comprendre le présent, pour essayer de démêler tous ces fils interconnectés, tous ces liens entre univers numérique et monde physique. Mais se projeter et penser à demain, voilà qui fait du bien, qui motive. Demain, ou la semaine prochaine, ou dans quinze jours, ou, bref, demain, donc, un pied après l’autre, j’avancerai, je retrouverai peu à peu l’usage de ma cheville, je réapprendrai une bonne gestuelle, une meilleure posture, je nagerai, je ferai du vélo, puis je marcherai un peu plus longtemps, un peu plus vite. Et puis, d’ici quelques semaines, je trottinerai, un peu. Et une fois la cheville totalement réparée, je repartirai pour un tour, puis deux, puis trois, tranquille, prudente, mais surmotivée. Ce futur proche plein de promesses d’endorphines, c’est lui qui me permet de transformer la douleur de l’entorse en une simple formalité. C’est lui qui me permet de prendre mon mal en patience. J’ai mal, mais ça ne m’empêchera pas d’avancer, encore moins de finir cette course contre l’entorse. Je franchirai la ligne d’arrivée coûte que coûte.     

L’envie de pouvoir courir à nouveau ne m’a pas lâchée d’une semelle depuis la seconde où je suis tombée. S’il y a quelque chose que j’ai appris de ces quelques mois d’entraînements et de courses, c’est que quand on est motivé, quand l’envie est là, le reste suit. Tout le contraire de ma première expérience de course, où tout manquait : le souffle et la motivation.

C’est ma vision de l’endurance. L’endurance, ce sont ces petites phrases qui vadrouillent dans la tête, et qui font qu’on n’abandonne pas une course alors qu’on ne pense qu’à ça depuis les trois premiers kilomètres et qu’il en reste encore dix. C’est cette envie d’aller au bout alors que le souffle manque depuis déjà une bonne demi-heure. C’est cette image de la ligne d’arrivée et de toutes ces émotions fortes, fierté, joie, soulagement, qu’on a hâte de ressentir et qui fait qu’on oublie les jambes qui crient stop.  

L’endurance est certes physique, mais elle est avant tout mentale. C’est d’abord la tête qui court. Même schéma en période de convalescence : c’est la tête qui garde le cap, qui donne la force. C’est elle qui dit : “ OK corps, pour l’instant tu ne peux rien faire, mais c’est temporaire. Bientôt tu retrouveras tes chers sentiers, piano, sano. “ Et le corps qui répond : “ Ok esprit, je la mets en sourdine “.

Je me rends compte à quel point avoir réussi à finir mon premier trail en montagne m’est utile au quotidien, combien ces 13km et 1 000 mètres de dénivelé m’ont apporté et continuent de m’aider à aller de l’avant. Combien ils m’ont réconciliée avec moi-même. On a tous des raisons, plus ou moins bonnes, plus ou moins claires, de courir. Je crois que pour moi, il s’agissait d’aller voir là-haut si j’y étais. Il se trouve que j’y étais, et ce que j’y ai ressenti est tellement puissant, que je n’ai qu’une envie : recommencer. La nulle en sport a pris sa revanche. Celle qui devenait écarlate après avoir couru 100 mètres devient toujours écarlate mais elle peut courir beaucoup plus loin, beaucoup plus longtemps. J’ai appris à respirer, à filtrer mes émotions pour ne conserver que celles qui me font avancer.    

C’est, je crois, le propre de tous ceux qui se mettent au trail, et au running en général : cette envie de ressentir des sensations fortes, profondes. Cette envie, aussi, dès qu’une course est terminée, de s’inscrire à la prochaine : trouver de nouvelles courses, de nouveaux tracés, des nouvelles sensations, porter un dossard, se mesurer à soi-même, essayer de progresser. C’est, me semble-t-il, le lot de tous ceux qui prennent goût à la course.

Quand je cours, je n’ai aucune envie de dépasser les autres participants, j’ai juste envie de me dépasser moi-même. D’être finisher. Je n’ai pas les capacités physiques – mais vraiment pas – qui me permettraient de pouvoir prétendre “ faire un temps ”. Mais c’est ce qui rend le trail tellement fascinant : tout le monde peut s’y mettre, même sans faire partie de l’élite, même sans être un cador, même en ayant passé le cap de la cinquantaine avec un très mince passif sportif… et tout le monde peut y trouver son compte en allant au bout du chemin, en accomplissant son objectif. Et tout ça, juste en enfilant des baskets.     

À suivre.

Kilomètre 3

La vie n’est pas un long flux tranquille

J’ai l’immense privilège de ne pas avoir passé ma jeunesse à chercher du réseau. Quand on partait en vacances quelque part, je m’inquiétais de la proximité de la mer, pas de celle du Wi-fi : c’était une source de préoccupation en moins. Et rétrospectivement, j’estime que c’est effectivement un privilège. Privilège d’avoir eu l’esprit tranquille, disponible pour vadrouiller et s’intéresser au monde extérieur, penser, ruminer, s’échapper, errer, s’ennuyer aussi, beaucoup, mais surtout, surtout, notre esprit était, par la force des choses, déconnecté. Je n’ai pas passé les premières années de ma vie les neurones constamment en prise, même en sourdine, même inconsciemment, avec un monde parallèle qui ne dort jamais. Je sais, pour l’avoir expérimenté au quotidien pendant plus de la moitié de mon âge actuel, qu’on peut ne pas être connecté H24 sans pour autant dépérir. Je sais qu’il existe d’autres sources d’information que Twitter, Wikipédia, Youtube ou les stories Snapchat – ce qui ne m’empêche pas de reconnaître des qualités à ces différents canaux -. Je sais qu’une vie est possible sans smartphone. C’est une vie évidemment décalée, beaucoup moins pratique, moins augmentée, moins XXL, on est d’accord, mais elle est possible. Ça a été la mienne pendant vingt-sept ans, et celle d’homo sapiens pendant 300 000 ans.

Je me rends bien compte que ce genre de discours fait un peu tache, un peu réac sur les bords. Je regrette juste l’insouciance d’une vie sans prothèse numérique. Je me sens une certaine légitimité à tenir ces propos. J’ai passé les dernières années de ma vie professionnelles en immersion complète dans le grand bain numérique, à en explorer toutes les facettes, et c’est la conclusion que j’en tire : nous sommes devenus dépendants de nos smartphones. Accros. Intoxiqués aux mentions. Obnubilés par les notifications. Obsédés par les likes. Submergés par les injonctions. Faites vos jeux, rien ne va plus.

Au fil des années (pour mémo, le premier iPhone a été lancé en 2007), nous avons délégué de plus en plus de tâches à ce qui n’était au départ qu’un téléphone amélioré : vérifier son courrier, s’informer, réserver (un resto, ses billets de train, ses vacances), faire ses courses, jouer, regarder un film, partager ses photos, publier du contenu, liker, s’abonner, se désabonner, la liste est longue, très longue, de plus en plus longue, elle ne s’arrête plus. Au prétexte de nous faciliter la vie, nous lui avons confié des données de toutes sortes, perso, pro, et même notre santé. Son intrusion dans notre quotidien est excessive. Nous le dégainons souvent sans raison objective, de manière pavlovienne (que celui qui n’a jamais checké son écran par pur réflexe me coupe le Wi-fi sur trois générations). Aussi séduisante soit-elle, l’alliance du mobile et du tactile est pleine de pièges. Le smartphone nous happe dans un espace temps infini dont il est difficile de s’extraire, et je repense parfois avec une certaine envie à cette époque de ma vie “sans”.   

Les psys ont trouvé un nom à cette nouvelle forme d’addiction : la nomophobie, contraction de “no mobile phobia”, la phobie de l’absence de portable. Je ne sais pas si je suis devenue nomophobe, mais je sais que même encore aujourd’hui, alors que j’ai pris un certain recul face à cet aspect de ma vie, mon réflexe quand je quitte mon domicile ou mon bureau, c’est de m’assurer que mon iPhone est dans mon sac. Ça me chiffonne parce que j’ai un peu trop l’impression de revivre les sensations très désagréables liées au manque de tabac. Heureusement, l’iPhone est moins nocif pour les bronches. Il peut même sauver des vies : tous les organisateurs de trails exigent des coureurs qu’ils aient, à juste titre, un téléphone et un chargeur externe. Et si, pour la première fois depuis que je marche et cours régulièrement, je n’étais pas partie sans ce p**%* d’iPhone lors de ma dernière course en forêt, j’aurais pu appeler quelqu’un pour venir me chercher, plutôt que de boîter péniblement jusqu’à la voiture et de conduire pour rentrer. Ma cheville aurait été un peu plus épargnée… mais je ne serais pas là, allongée sur mon canapé, à prendre le temps de me poser et d’écrire. La vie moderne est parfois bien tordue.  

À suivre.

Kilomètre 2

Marche avant

On ne va pas se mentir, je n’ai jamais été très sportive. J’ai toujours eu plus de facilités à exercer ma grammaire qu’à exercer mes muscles. Étant une humaine lambda, je me suis orientée vers ce qui me demandait le moins d’efforts et me procurait le plus de satisfaction. Pas le sport, donc. Au collège, en 6e et 5e, j’avais un prof d’EPS (à l’époque on disait “prof de gym”) très sympa, mais très flemmard : toute l’année, été comme hiver, qu’il pleuve qu’il neige qu’il vente, il nous emmenait courir dans un endroit maudit dont la simple évocation suffit encore aujourd’hui à me donner des frissons : la Moussée, du nom de la petite colline infâme où il nous faisait faire des cross sans fin et sans entraînement, où c’était toujours les mêmes qui gagnaient et les mêmes qui finissaient derniers dans la douleur (i.e. moi). La Moussée me semblait parfaitement incarner ce toponyme bizarre, hybridation de la mousse et de la rosée, tant on y croisait de végétaux humides et maléfiques qui nous faisaient chuter dans la boue, et ramper dans des sentiers pleins de ronces et de monstres et de kraken en tous genres. J’étais Blanche-Neige qui luttait dans la forêt.

OK, j’exagère peut-être un peu mais c’était mon ressenti de l’époque.

Cette première approche de l’endurance m’a éloignée pour de longues années des terrains de sport, et m’a renforcée dans l’idée que le sport et moi, ça faisait deux.  

Je mesure cependant aujourd’hui la chance que j’ai d’avoir grandi à la campagne (même si à l’époque, bien sûr, je rêvais de vivre en ville), et d’en avoir gardé, inconsciemment ou non, un goût pour les balades au grand air. J’allais à pied à l’école (2 kilomètres aller-retour) dès le CP, matin, midi et soir ; j’empruntais le même chemin pour faire les courses ; pour tromper mon ennui, j’allais souvent me promener le long du chemin de halage qui longeait la maison ou dans les champs alentour. Adolescente, je rejoignais à vélo ma bande de copains du village voisin, à 10 km. Je n’aimais pas le sport, mais je le pratiquais malgré moi, parce que c’était le seul moyen de me déplacer. Comme tous les enfants de cette époque – les années soixante-dix -, nous avions, grâce à la liberté de mouvement dont nous jouissions, une activité physique régulière. Nous étions des monsieur Jourdain du sport, des killers malgré nous de la sédentarité.

J’ai donc toujours gardé dans un coin de mon cortex l’idée que marcher, c’était LA liberté ultime. Celle qui m’a permis d’effacer les carcans de la campagne. Celle qui, très tôt, me permettait d’aller d’un point à un autre sans dépendre de personne. Celle qui, alors que j’étais adolescente, m’a fait traverser les champs au lever du jour, seule et sans peur, pour rentrer d’une soirée, unique fois de ma vie où je suis passée par la fenêtre de ma chambre alors que mes parents dormaient. Celle qui, de manière générale, m’a permis de me mettre à l’épreuve du monde qui m’entourait.  

Celle qui, surtout, me sauvera corps et âme quelques décennies plus tard, lorsque je deviendrai une interface chaise / clavier.

À suivre.

Kilomètre 1

Interface homme machine

Photo ©Passage Piéton

Je retente donc l’aventure du blog, mais avec un regard tellement distancié que j’éprouve une sensation de grand luxe. Pour la première fois depuis longtemps, non seulement je n’ai pas l’impression de perdre mon temps face à un écran, mais j’ai même le sentiment inverse de le remplir agréablement et utilement.

Pas de pression, pas de compte Twitter ou Facebook lié, un tout petit compte Instagram en mode slow post, pas besoin (et surtout, aucune envie !) de faire la promotion sur les réseaux sociaux. Juste l’idée d’être lue, éventuellement. Je dis bien éventuellement, car je ne travaille absolument pas le SEO, rien n’est optimisé pour Google, je ne veux surtout pas replonger dans les stats de Google Analytics, j’écris comme bon me semble, en sachant que je serai *peut-être* lue, et basta. Voilà pour moi une définition du luxe en 2018 : s’exprimer sur un coin de la Toile très tranquille, en utilisant le meilleur des GAFA et en laissant de côté le pire, en refusant de rentrer dans le circuit de la récompense.

Ce “circuit de la récompense”, connu en psychologie, consiste, grosso modo, à agir de manière à déclencher des gentils petits agents chimiques dans notre cerveau, en particulier la dopamine, qui boostent notre moral. Ce circuit de la récompense est également à l’œuvre dans nos interactions sur les médias sociaux. Je partage du contenu, j’ai des likes, ça me valorise, et plus je me sens valorisé(e), plus j’ai besoin de checker mes mentions, de poster, de partager, de liker, et ainsi de suite. On est pris dans la “boucle de feedback de validation sociale”. L’un des fondateurs de Facebook, Sean Parker, a lui-même reconnu récemment avoir exploité sciemment cette “faille” du cerveau humain en développant Facebook. Je n’ai jamais été accro à Facebook, mon truc à moi, c’était plutôt Twitter. Mais le principe est le même, et il empiète sur notre temps de cerveau disponible en nous susurrant, au beau milieu d’un repas, d’un livre ou d’une conversation : “va voir tes mentions, va gonfler ton égo !”.

Quand j’ai débarqué sur Twitter en 2009, c’était un monde à part, qui comptait à peine plus de 100 000 inscrits (10 millions aujourd’hui), parmi lesquels seuls 7% (15 000 !) étaient des utilisateurs réguliers. Ceux qui atteignaient les 1 000 followers étaient des cadors, on y croisait une majorité de journalistes et de wannabe influenceurs qui pratiquaient sans état d’âme le “personal branling”, l’ambiance était plutôt potache, le second degré n’était pas encore mort, les interactions se faisaient majoritairement via un ordinateur et non pas via mobile, bref, c’était il y a 10 ans. Je venais de créer un premier blog, j’avais besoin de le faire connaître, Twitter constituait un tremplin formidable. Et puis je travaillais en freelance de chez moi, je venais de quitter Paris pour élever mes enfants au grand air, et j’étais en manque de collègues de bureau et de pause-café. J’ai trouvé sur le réseau de micro-blogging de quoi étancher ce besoin d’échanges à la fois professionnels et ludiques.

Et j’avoue : j’ai adoré. Je retrouvais cette même sensation grisante que j’avais ressentie lors de ma première connexion à Internet quinze ans auparavant, cette même idée de défricher des terres inconnues, cette même excitation face à la jungle de tous les possibles : communiquer, se cultiver, chercher, trouver, errer, publier, inventer, se divertir, travailler… La liste est longue de tout ce que l’on pouvait désormais faire *sans sortir de chez soi*. En les simplifiant et les enrichissant, Internet a révolutionné en profondeur et pour toujours tous les aspects de notre vie, y compris l’aspect sédentaire. L’avènement du Web social n’a fait que renforcer notre immobilisation amorcée avec le Web dit statique. Il m’est arrivé, surtout par esprit décalé, d’avoir des rendez-vous très sérieux par Skype avec des chaussons aux pieds. Ces rendez-vous professionnels en chaussons, c’est un peu la quintessence de cette ère homme / machine dans laquelle nous sommes entrés à pieds joints, qui abolit certains de nos déplacements (Qui se souvient de la dernière lettre qu’il a écrite puis postée dans une boîte aux lettres ?).

Puis vint 2010, et le développement de l’appli mobile pour iPhone. Désormais, Twitter tenait dans la poche et ne s’éteignait jamais. C’est là que tout a commencé à s’accélérer, du moins en terme de kilobits par seconde. Parce que côté kilomètres, c’était devenu le néant absolu.

À suivre.

Kilomètre zéro

Nouveau fond d’écran

Photo ©Passage Piéton

Oh, un clavier ! Oh, un écran ! Oh, un plâtre ! Il aura donc fallu une chute et une entorse grave relou pour me clouer de nouveau durablement face à un écran. C’est dire si la fracture entre le numérique et moi était ouverte. Quatre semaines d’immobilité forcée, des séances de kiné à n’en plus finir, la remise sur pied va être longue. Et si c’était l’occasion idéale pour reprendre le chemin du blog ? Pour essayer de l’alimenter correctement, de le muscler un peu ? Je vais tenter de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et de donner au numérique une deuxième chance. C’est compliqué pour moi de rempiler dans l’aventure du blogging, du partage d’expérience en ligne. Je vis tellement bien sans cet univers parallèle.

Pourtant, dans une vie antérieure, j’ai créé et fait vivre trois sites, autant de pages Facebook et de comptes Twitter. Ces créatures hybrides ont été mes compagnes six années durant, entre 2010 et 2016. Elles m’ont permis de faire des rencontres intéressantes, d’écrire des livres, de sillonner la France pour donner des conférences. Elles m’ont également permis d’observer le petit peuple des réseaux sociaux, de le voir croître, changer, se déformer, se durcir sous l’assaut de meutes de tous horizons, au point d’en faire des lieux plus franchement sociaux. Et de me donner envie de changer d’air, pour de bon. Je l’ai fait, au pied de la lettre. J’ai changé mon fond d’écran, j’y ai installé des vraies forêts, des vrais sentiers, des vrais galets, des vraies montagnes, des vraies vagues ; tout, sauf des pixels.

J’entends de plus en plus souvent parler de déconnexion. De plus en plus nombreux sont cellezéceux qui, comme moi, n’en peuvent plus d’être dépendants de leurs exosquelettes tactiles, vibrants et autoritaires, et veulent renouer avec une vie hors connexion, ou à tout le moins reprendre la main sur le smartphone en le tenant à bonne distance. Je me dis donc qu’au final, mon expérience de marcheuse/randonneuse/runneuse/traileuse qui a fui en courant les univers connectés, pour n’y revenir qu’à pas comptés, peut en intéresser d’autres.    

Et puis il faut bien donner un sens à ma cheville tordue. Il faut bien occuper ce temps mort imprévu. Un peu comme si, finalement, tout s’imbriquait : cette entorse, c’est ma réunification personnelle, mon union sacrée à moi. Celle du mental et du physique qui, comme dans un trail, doivent s’unir pour surmonter les difficultés. Et celle, aussi, d’une nouvelle cohabitation possible avec une vie numérique, d’un retour raisonné aux clics et aux interactions. Je replonge, mais en ne gardant que ce que j’ai aimé, et que j’aime toujours, dans la vie en ligne : une certaine idée de la liberté. C’est le seul – mais important – legs de mes années hypernumérisées : cette fluidité permanente, sans barrières horaires, et cette sérendipité possible.

J’ai trouvé dans l’esprit trail en particulier, mais aussi plus généralement dans la marche ou le running, cette sensation très grisante de pouvoir partir à la découverte de nouveaux horizons très facilement. J’ai remplacé l’errance numérique par une flânerie à 9km/h, ou 6 ou plus rarement 10 : je choisis ma vitesse, je choisis mon itinéraire, je suis libre d’aller et venir. Mon bouton on / off, ce sont désormais mes baskets. Ce sont elles qui m’emmènent sur des sites connus ou inconnus, elles qui me servent de fournisseur d’accès au grand air, qui sont mon navigateur, elles qui régulent ma bande passante, elles, surtout, qui me reconnectent les pieds sur terre et me transportent loin.  

Alors oui, je me suis dit que bien que récente, ma maigre expérience en trail/run – deux trails courts et deux 10 km sur route, entre juillet et septembre dernier – non seulement va m’être utile pour affronter mentalement cette période d’inactivité forcée et de douleurs à la cheville, mais sera peut-être également utile à ceux qui comme moi souhaiteraient s’éloigner des écrans. Je suis au kilomètre zéro de ma nouvelle numérique. En route pour une reconnexion durable ?  

À suivre

#Trail #Sport #Hyperconnexion #Détoxnumérique

Marche ou trail !

Marcher, courir, déconnecter, reconnecter. Photo ©Passage Piéton

Initialement, j’avais pensé ce blog comme un complément des nombreuses et (plus ou moins) longues marches que j’ai faites ici et là. Je voulais raconter comment la marche m’a aidée à retrouver un rapport normal avec le numérique. Comment elle m’a aidée à déconnecter, et reconnecter intelligemment, raisonnablement. Je voulais dire tout le bien que je pensais de ces sorties au grand air à pas cadencés, de ces randonnées où mes pieds carburaient à l’unisson avec mon cerveau ; je voulais raconter mes belles heurettes dans la nature, mes excursions face à la mer, mes errances dans les chemins de campagne. Et puis tout s’est accéléré : de 5 km/h, je suis passée au double. Ou presque. Toujours en mode excursion, mais avec un tempo un peu plus rapide. Car oui, je le confesse : je cours. Je suis devenue une randonneuse qui court. Pis : qui nage, qui fait du vélo, et parfois tout à la suite. Désormais donc, je cours. Je vole. Et me venge d’un passé garanti sans sport et enrichi aux écrans.

Passage Piéton restera un blog où l’on parlera de foulées, mais à un rythme plus soutenu qu’initialement prévu. Ce que je veux partager ici, ce sont ces expériences des paysages, ces digressions géographiques en baskets, ces sensations, à la fin de chaque course, d’avoir accompli un exploit. Je veux y raconter cette nouvelle vie en vert (chlorophylle) et bleu (ciel), telle que je la vois depuis que j’ai déconnecté. Et comment je reconnecte petit à petit, à longueur de kilomètres, avec la nature, qui est devenue mon nouveau fond d’écran.

On ne va pas se mentir, courir, c’est ch…. Mais c’est aussi plein de promesses insoupçonnées. Marcher, courir, et inversement. Rester libre, libre de mon allure, de mon temps. Fluide. C’est le seul -mais important- legs de mes années hypernumérisées : cette fluidité permanente, et cette serendipité possible. Que je retrouve dans l’esprit trail.  

Le trail m’a aidée à trouver de nouvelles orientations, dans tous les sens du terme. Au final, l’allure a certes changé, mais c’est toujours une histoire de foulées et de reconnexion dont il sera ici question au fil des octets et des kilomètres.

Endorphines 1 – Octets 0

À propos de Passage Piéton

Passage Piéton, créé par une journaliste qui s’est égarée sur son smartphone, chronique une détox numérique par les pieds. Vous y lirez comment, par le trail et les randos, elle a dompté sa vie numérique.

Contact : passagepietonleblog @ gmail.com